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Une économie de projets, c’est une économie mise au service de l’homme et des générations futures. La religion de la croissance du PIB, couplée au dogme de la dérégulation, détruit notre environnement comme nos sociétés. Un grand chantier de réorientation s’ouvre à nous. Sa première étape est le rétablissement du primat du politique. Celui-ci ne doit plus trôner au-dessus de la société mais œuvrer patiemment et de façon négociée à réencastrer l’économie dans le social et dans notre environnement naturel.

Depuis plusieurs décennies, les politiques économiques sont dominées par la croyance selon laquelle le croisement spontané de l’offre et de la demande permettra la croissance illimitée d’un bonheur calculé sur la base de la croissance du Produit Intérieur Brut (le PIB). Mais le PIB est un indicateur du « plus », pas du « mieux  ». Il ne mesure que le produit des activités génératrices de flux monétaires, sans considérer ni leur contribution au bien-être, ni leur répartition plus ou moins équitable, ni leur impact sur l’état des stocks des ressources naturelles.

Cette double fixation sur les bienfaits automatiques du marché et de la croissance du PIB est à la base des deux déséquilibres fondamentaux qui menacent notre planète : le déséquilibre social (rien qu’en Belgique, 1,6 million de personnes vivent sous le seuil de pauvreté) et le déséquilibre écologique (nous consommons en une année ce que la Terre ne peut produire qu’en trois années). Entre l’exploitation voire le pillage des ressources de la Terre, et le manque de justice sociale, il y a de nombreux liens que l’économie écologique nous invite à repenser. Là où l’économie de marché reflétée par le PIB se centre sur la question du « comment ? », l’économie écologique propose de substituer une économie de projet(s) centrée sur la question du « pour quoi ? ».

Du point de vue écologiste, ce que nous voulons, ce que nous recherchons, le « pour quoi » nous nous battons, c’est l’égalité des chances de réalisation de vie : que chacun puisse choisir sa vie et être heureux dans ce choix, tout en respectant le choix des autres, présents et à venir, ici et là-bas. Mais cela implique de changer notre compréhension du monde et de proposer une grille de lecture alternative qui nous permettra de faire des liens entre des phénomènes en apparence étrangers l’un à l’autre comme la crise des subprimes, le réchauffement climatique, la montée des inégalités, les politiques de dérégulation financière, la perte de biodiversité, la flambée des prix du pétrole, les tensions communautaires et communautaristes, les menaces sur notre santé, la fraude fiscale, les politiques éducatives, et les crises alimentaires... Ces phénomènes, le libéralisme économique a renoncé à les comprendre de manière globale. Sa vision partielle et partiale des économies a poussé à la suppression des mécanismes qui auraient dû pourtant nous permettre de les anticiper.

Mais la dénonciation de l’aveuglement du libéralisme économique ne doit pas pour autant nous amener à tenter de remplacer le « tout au marché » par le « tout à l’Etat ». L’économie écologique ne défend pas une vision ultra planificatrice de l’économie : elle entend rendre une place centrale aux acteurs, qu’ils soient industriels, mais aussi citoyens, sociaux et culturels. Là où le néo-libéralisme dit qu’il suffit de déréguler l’économie pour que tout aille mieux, nous pensons qu’il revient au politique de réguler, c’est-à-dire de stimuler et d’orienter l’économie vers un développement soutenable qui, seul, permettra de renforcer la redistribution et la justice sociale.

Le PIB mesure le plus et pas le mieux

En termes relativement simples, le PIB c’est la somme des valeurs ajoutées de toutes les productions annuelles de biens et de services marchands sur un territoire donné, c’est-à-dire la différence entre leur prix de vente et celui des achats qui ont été nécessaires pour les produire. Cette somme est augmentée du coût de production des services non marchands des administrations (l’enseignement, la santé publique, etc.). Il ne prend donc nullement en compte tout le travail domestique, ce qui pose déjà le problème fondamental d’une vision très « sexuée » de l’économie. Mais comme le montre le graphique ci-dessous, le PIB ne fait pas le bonheur, loin s’en faut. L’indice de satisfaction de vie n’augmente pas avec la croissance du PIB. Il a même tendance à diminuer.

SV : Échelle de gauche (pointillés bleus) : satisfaction de vie moyenne. PIB : Échelle de droite (ligne continue rouge) : PIB réel par habitant (en milliers de dollars GK). Source : Regards économiques, n°38, Mars 2006

Le PIB donne une image incomplète et même déformée de la réalité. Un pays qui construit des maisons de faible qualité et les remplace tous les 20 ans a une croissance du PIB nettement supérieure à celle d’un pays construisant des maisons qui résistent 100 ans. Le PIB ne mesure que le produit des activités génératrices de flux monétaires, sans considérer ni leur contribution au bien-être (construire une école ou des canons, c’est pareil), ni leur répartition plus ou moins équitable, ni leur impact sur l’état des stocks des ressources naturelles : la vente de bois de forêts centenaires est comptabilisée comme une « production ». La Banque Mondiale estime ainsi que les 2/3 de la croissance chinoise récente ont été réalisés sur un « découvert écologique »2. Un autre exemple : un professeur de langue qui donne le même cours le matin à l’Institut Berlitz, l’après-midi en 6e primaire et le soir de manière bénévole dans un groupe d’alphabétisation verra son travail du matin influencer beaucoup plus fortement le PIB que celui de l’après-midi, sans parler de celui du soir.

Les quatre erreurs de la théorie économique classique

L’approche théorique de l’économie classique est également biaisée. Son paradigme de base est celui de l’équilibre général. De son point de vue, dans l’économie de marché, l’équilibre est atteint automatiquement par ajustement des prix au niveau de croisement entre l’offre et la demande, la demande étant la résultante des choix d’individus rationnels, disposant d’une information parfaite et l’utilisant pour maximiser leur profit. Or, ce paradigme comporte au moins quatre erreurs.

Primo, les individus sont autant émotionnels que rationnels. Le point de départ de l’analyse économique classique est « l’acteur rationnel qui prend des décisions en dehors de tout contexte social et environnemental »3. Les économistes sous-estiment l’importance des dimensions émotionnelles et sociales. La psychologie sociale nous apprend pourtant que les choix des consommateurs sont tout autant déterminés par le rôle des habitudes, l’influence de l’entourage, les effets de possession (le fait que les gens accordent une valeur supérieure aux objets qu’ils possèdent déjà) ou encore par le fait que les gens tiennent davantage compte du futur proche que du futur lointain (ce qu’on appelle la dévalorisation hyperbolique).

Secundo, l’information n’est jamais parfaite. Elle est à la fois partielle et partiale. La crise des subprimes l’a démontré : l’information des acteurs économiques n’est jamais parfaite. Partielle : il est impossible à quiconque de suivre ce qui se passe au même moment partout dans le monde. Partiale : l’acheteur possède bien moins d’informations utiles et justes que le vendeur. La publicité et le marketing pèsent sur les choix prétendument effectués « en pleine connaissance de cause ».

Tertio, l’économie classique ne tient pas compte de l’épuisement des ressources et de l’incapacité des écosystèmes à absorber indéfiniment les pollutions. L’équilibre offre/demande est donc perturbé par ces limites en évolution constante. Comme le dit Malte Faber4, l’économiste standard considère la nature comme un sous-système de l’économie. Pour lui, la nature n’est rien de plus qu’une matière au service des humains et de leurs besoins. Nous pensons le contraire : l’économie est subordonnée à ce que peut donner la nature. En mettant au grand jour la finitude des ressources et en intégrant la dimension « temps » dans la réflexion, les économistes écologiques remettent en question la « magie » de la croissance ainsi que la croyance indéfectible que l’innovation technologique permet de résoudre tous les problèmes.

Quarto, la maximisation du profit individuel n’est pas le but recherché par tout le monde à tout moment et en tout lieu. La théorie classique tend à méconnaître que des considérations d’ordre éthique peuvent guider les choix des individus. Pourtant, comme le développent Gowdy & Erickson, « un nombre croissant de preuves économiques empiriques montrent qu’un sens de l’équité anime les personnes lorsqu’elles décident d’une répartition ». Les systèmes d’actions humains ne peuvent pas être réduits à une combinaison de préférences individuelles. « Les hommes souhaitent être dans une société, pas dans une juxtaposition d’atomes. Les politiques publiques doivent prendre en compte les coûts/bénéfices dérivés du marché mais admettre aussi que le bien-être social est bien plus qu’un ensemble de valeurs de marché »5.

Le capitalisme cannibale

Dans une économie de marché mondialisée et de plus en plus dérégulée, les bénéfices dégagés par les entreprises ne se traduisent plus suffisamment en investissements (ou alors, le plus souvent, en investissements... de rationalisation) et encore moins en emplois. Nous sommes entrés peu à peu dans ce que Réginald Savage appelle un régime « social-rentier » où les entreprises freinent leurs investissements et affectent une part croissante de leurs profits à la rémunération du capital. En Belgique, le ratio brut d’investissement des entreprises par rapport à leurs ressources financières6 est ainsi passé de 108% pour les années 1960-1980 à 75% pour les années 1980 – 2005. De plus, on peut se demander dans quelle mesure les bénéfices réinvestis le sont pour accroître le stock de capital (matériel et immatériel), fondement de l’activité économique et de ses évolutions, ou pour racheter les entreprises existantes et procéder à des rationalisations coûteuses en emplois, ou encore pour financer la croissance économique débridée d’un point de vue social et environnemental des « marchés émergents ». Le capitaliste serait-il devenu prédateur et cannibale à la fois ?

En Belgique on se rapproche d’une situation où les quelques actionnaires reçoivent davantage de profits que les sociétés n’en génèrent pour investir7 ! Pour attirer de nouveaux actionnaires, il faut sans cesse relever les dividendes. Quand ce genre de dynamique s’enclenche, c’est à chaque fois sur le dos de l’emploi que se soldent les comptes...

Les multinationales poursuivent de moins en moins des stratégies industrielles durables mais deviennent de simples groupes financiers déplaçant leurs capitaux de par le monde au gré de l’attrait des dispositifs fiscaux locaux. Ceux-ci deviennent autant de gouffres pour les finances publiques, comme le montre le « succès » fiscal du dispositif des intérêts notionnels.

En passant de la banque à la bourse pour profiter à plein de la défiscalisation du capital, les marchés mettent progressivement en place un régime oligopolistique où la norme de rémunération de l’actionnaire diffusée internationalement est souvent évaluée à 15%, soit un niveau de rentabilité largement supérieur aux rendements d’équilibre sur les marchés des capitaux. Or, il est impossible que toutes les entreprises fassent mieux que la moyenne en même temps. Ce cercle vicieux conduit à faire de la masse salariale le seul paramètre d’ajustement. La politique de l’emploi se réduit à l’activation des chômeurs, la persistance du chômage étant interprétée comme un problème essentiellement lié aux rigidités du marché du travail et aux carences de l’offre. Cette évolution réduit inéluctablement la part des salaires dans les entreprises. Celle-ci est passée de 72% en 1970 à 62% en 2004 pour régresser en 2007 à 60,5%8. Sur les dix années d’application de la loi visant à « protéger la compétitivité », les dividendes ont explosé (+135%) alors que les salaires ne progressaient que de 30% et les allocations sociales de moins de 20%.

La fin de la grande illusion

Mais peut-on exiger une rentabilité annuelle de 15% des fonds propres dans chaque entreprise alors que les gains de productivité sont, au mieux, de 4% par an ? Cette pression porte à des excès et des sous-évaluations de risque ou à des scandales à répétition, comme l’affaire Enron, ou encore à un renforcement du risque systémique, alors que chaque fonds, chaque banque est persuadé, à titre individuel, de bien maîtriser ses risques.

Récemment la crise des subprimes a été déclenchée par le double mouvement de baisse des prix de l’immobilier aux États-Unis (dégonflement de la bulle immobilière) en 2006 et de la remontée des taux d’intérêt qui a conduit au défaut de paiement de nombreux emprunteurs et à la mise en situation de faillite de certains établissements spécialisés. Pour diluer le risque lié au crédit, les établissements hypothécaires avaient auparavant revendu une grande partie de ces prêts à des hedge funds qui avaient eux-mêmes emprunté des fonds auprès de banques américaines, européennes et asiatiques pour financer l’achat des subprimes. Le risque, mal évalué, a été dilué par la « titrisation » dans des produits dérivés opaques (CDO) et, de proche en proche, a été diffusé à l’ensemble du secteur financier américain et mondial. D’abord « hypothécaire  », la crise est devenue « boursière ». La méfiance s’est généralisée. Comme plus personne ne savait qui détenait des créances à risque, les banques ont cessé de se prêter mutuellement de l’argent. Or, «  quand la circulation de l’argent commence à geler, c’est tout le système économique qui claque des dents »9. L’intervention des banques centrales qui ont injecté des masses colossales d’argent sur les marchés financiers permet, après de multiples tentatives, de ramener un semblant d’accalmie. Mais c’est aussi à ce moment que débute le quatrième temps de la crise, le plus long et le plus douloureux : celui de la crise économique et sociale qui suit toujours les crises financières avec, à la clé, restructurations, fermetures et autres licenciements. Il faudra des mois, voire des années, pour juger des multiples dégâts « dans le réel » de ce qui au départ n’apparaissait que comme une crise d’un segment bien particulier du système.

Soyons clair : un tel système n’est pas tenable : les crises vont se multiplier mais, jusque 2010/2015 au moins, il fera illusion grâce aux apports massifs d’argent frais en provenance des fonds de pension. En effet, l’ensemble des fonds de pension américains qui, avec les compagnies d’assurances et les fonds d’investissement, contrôlent la moitié de toute l’épargne institutionnelle longue du monde, bénéficieront, jusqu’à ce moment, d’un apport net d’épargne, les cotisations des ménages et entreprises l’emportant sur les pensions complémentaires versées. Ils sont et demeurent donc des investisseurs nets en actions. De ce seul fait, la Bourse a tendance à progresser plus vite que le reste de l’économie10, ce qui explique que le taux apparent de rentabilité du capital financier puisse rester, dans la durée, supérieur au taux de croissance et nourrir ainsi l’illusion d’un enrichissement sans bornes.

Ce système qui fait illusion conduit aussi à des absurdités sans nom. J’ai eu l’occasion par exemple de travailler sur un « cas vécu  » touchant à l’absurde. L’IOS est une ancienne intercommunale de Charleroi, active dans le secteur de la santé, dont les responsables investissaient le fonds de pension dans le tabac (Philipp Morris) ou encore chez Boeing, oubliant sans doute la plus locale Sonaca qui travaille avec le concurrent (Airbus). Dans ce genre de situation, l’argent des retraités carolos de demain va, de fait, dans les actifs les moins efficaces pour préparer l’avenir de la région et même leur propre avenir. Au même moment où l’on voyait des responsables politiques (socialistes) se lamenter sur les pertes d’emplois à la Sonaca, ces mêmes responsables investissaient, en tant que « patrons  » de l’IOS, l’argent de leurs travailleurs dans la concurrence... Absurde !

On peut aussi citer le cas de Maxwell dont le fonds de pension, étant devenu « actionnaire » de l’entreprise elle-même, faisait pression pour organiser des restructurations massives. Bref, l’argent de la pension des travailleurs servait à les licencier. Quand le serpent se mord la queue... Il y a heureusement de beaux contre-exemples. Ainsi, le fonds Calpers a décidé de renforcer sa pression sur Ford et General Motors en leur imposant de commercialiser des véhicules moins polluants et, à partir de 2016, une réduction de 30% de GES.

L’Etat (et le contribuable) à la rescousse de la finance

Les fonds de pension et autres hedge funds ou fonds souverains11 vont tirer la corde jusqu’à ce qu’elle casse. À ce moment il sera trop tard pour éviter les dégâts et, une fois de plus, l’État sera appelé à jouer le rôle de réassureur12, avec pour conséquence prévisible de nouvelles coupes sombres dans les budgets sociaux.

À la question de savoir si « le contribuable américain risque de payer le sauvetage du système bancaire ? », Bertrand Veraghaenne, analyste chez Petercam répond sans ambiguïté que : « C’est en effet le stade ultime pour éviter un effondrement du système. Il faut savoir ce qui coûtera le moins cher : mutualiser les pertes ou avoir une crise aussi grave qu’en 1929 »13. Paul De Grauwe, économiste, professeur à la KUL et ancien sénateur VLD est encore plus clair : «  Laisser les banques se débrouiller ? Ce serait prendre le risque d’un effondrement du système bancaire, qui nous renverrait dans un scénario similaire à celui des années 30. Le prix à payer serait bien plus lourd.  »14 C’est ce genre de raisonnement qui a conduit la Réserve fédérale américaine à organiser le rachat de la banque d’affaire Bear Stearns par sa consœur JP Morgan à la mi-mars 2008. Devant le Congrès américain, Ben Bernanke, le patron actuel de la Réserve fédérale américaine a d’ailleurs reconnu que cela « soulevait des questions délicates en matière de politique publique » car « normalement, le marché décide quelles entreprises survivent et quelles autres échouent », mais « les problèmes posés dans ce cas allaient bien au-delà du sort de cette entreprise ». Le gros problème, c’est qu’en agissant de la sorte les autorités publiques renforcent « l’aléa moral » et en l’occurrence la conviction des investisseurs qu’il y aura toujours quelqu’un pour les sauver des conséquences de leurs mauvaises décisions.

Le politique doit donc impérativement renforcer la régulation de la finance, surtout dans les pays de l’Union Européenne qui sont les champions de la détention par les particuliers d’actifs financiers nets, autrement dit de l’épargne15. Il est temps de quitter la «  doctrine Greenspan16 » qui, comme le rappelle De Grauwe, « était convaincu que les marchés étaient capables de s’autoréguler, que l’intervention du gouvernement ne pouvait que les rendre moins efficients »17.

Une économie qui détruit les écosystèmes

Cette économie ne se contente pas de s’autodétruire. Elle détruit aussi nos écosystèmes. Comme le dit René Passet18, « l’impératif d’un rendement de 15% des capitaux propres imposé par la finance aux entreprises, et les ‘dix prochaines minutes’ qui représentent le très long terme, contraignent la biosphère, avec pour résultats la course productiviste, la surexploitation et la destruction des milieux naturels ». L’avertissement contenu dans le Millenium Ecosystem Assessment Synthesis Report commandé par l’ONU auprès de 1.360 experts de 95 pays est on ne peut plus clair : à force de dégrader les écosystèmes, l’homme menace son propre bien-être d’ici trente à quarante ans19, soit l’horizon temporel d’arrivée à la pension des travailleurs actuels. Ce n’est plus l’avenir des générations futures qui est en jeu, c’est l’avenir de notre propre génération ! Le défi pour les écologistes étant de parvenir à faire prendre conscience de cela et à faire prendre en compte par les gens, dans leur quotidien, des menaces à moyen et long terme.

L’empreinte écologique peut y contribuer. Elle se calcule pour un individu, pour une collectivité, pour un pays ou pour la Planète entière en évaluant la surface productive nécessaire pour fournir durablement les ressources nécessaires à notre consommation et pour absorber nos déchets rejetés. Au-delà de sa valeur pédagogique, l’empreinte écologique permet de voir que le caractère insoutenable de notre économie provient tant de l’utilisation de ressources non renouvelables que de l’abus de ressources renouvelables elles-mêmes. L’humanité les consomme en effet à un rythme plus élevé que celui auquel les écosystèmes les régénèrent. C’est dans le milieu des années 80 que l’empreinte a commencé à dépasser la biocapacité globale, provoquant l’émergence d’une véritable «  dette écologique ».

Empreinte écologique de l’humanité, 1961 – 2003 (source : WWF)

La dette mondiale se chiffre pour le moment à quatre années-planète, soit la productivité biologique de la planète pendant cette période. Cette dette ne cesse de croître. Si rien n’est fait, au rythme actuel de la croissance démographique dans le monde et de la consommation des ressources, ce déficit se chiffrera à 34 années-planète en 2050. Le message est clair : nous avons excédé la capacité de la Terre à soutenir nos styles de vie. Nous devons équilibrer notre consommation et la capacité de la nature à se régénérer et à absorber nos déchets sous peine de dommages irréversibles.

En Belgique20, nous consommons en un an ce que la Terre a produit en trois années. Si tous les habitants du monde vivaient suivant les mêmes standards que la population belge, il faudrait disposer de trois planètes pour répondre à leurs besoins. La proposition de révision de la Constitution21 que j’ai introduite le 14 février dernier avec mon Collègue de Groen ! Stefaan Van Hecke vise à faire entrer la Belgique dans un processus irréversible de réduction de son empreinte écologique. La phrase clé que nous voulons voir apparaître dans le texte constitutionnel stipule que « les pouvoirs publics tendent, par l’exercice de leurs compétences, vers l’équilibre entre la consommation de ressources sur une période donnée et le remplacement de ces ressources sur la même période ».

Découpler croissance et utilisation de ressources fossiles

Mettre en question le monopole du « plus » n’est pas synonyme de décroissance généralisée. On ne remplace pas un dogme (la croissance absolue) par un autre (la décroissance généralisée22). Comme le dit encore René Passet22, « c’est une chose d’affirmer qu’une croissance matérielle infinie est inconcevable dans un monde matériel fini, de signaler ses méfaits sur la biosphère et de dénoncer les spoliations auxquelles elle donne lieu à l’échelle de la planète ; c’en est une autre de remettre en cause le concept de ‘développement’ précisément élaboré pour dénoncer ces méfaits ». Et puis, « est-il acceptable de parler de décroissance quand 4 milliards d’humains n’ont pas accès à une alimentation, une santé, une sécurité, une éducation de qualité ? ». Mais pour autant, « est-il suffisant de penser que des réductions marginales des consommations permettront de retrouver un climat stable, des sols fertiles, des stocks de ressources et d’eau propre ? »24

Autrement dit, un développement soutenable, c’est-à-dire un développement qui répond aux besoins du présent tout en garantissant la capacité des générations futures à répondre aux leurs, implique la croissance de certaines choses et la décroissance d’autres. Ce qu’il nous faut, c’est un découplage entre création de valeurs et utilisation de ressources fossiles, découplage qui passe notamment par le déverrouillage des trajectoires technologiques25. Pour des raisons climatiques d’abord, mais pour des raisons économiques également : nous devons aider nos sociétés à anticiper l’épuisement progressif des réserves de pétrole, de gaz et de charbon. Les pays dits industrialisés surconsomment largement et les conséquences spectaculaires du réchauffement de la planète et du dérèglement climatique rappellent régulièrement, et parfois dramatiquement, l’urgence des réponses à apporter. Plus le temps passe, plus la transition écologique sera coûteuse : les catastrophes dites « naturelles » ont coûté 75 milliards de dollars en 2007 (dont 50 milliards remboursés par les assureurs). En 2006, leur coût n’était encore que de 50 milliards de dollars (dont 25 milliards couverts par les assurances).

Lier relance et croissance soutenable

Notre conception à la fois écologique et keynésienne de l’économie nous fait penser qu’il est possible de combiner une réduction drastique de l’empreinte écologique de notre économie avec une relance orientée de la croissance, notamment au bénéfice de l’emploi. Mais une telle politique ne se laisse pas résumer en une ou deux mesures. Elle s’articule autour de l’action combinée :

•d’une relance sélective impulsée par les pouvoirs publics et par une orientation des placements effectués par les fonds de pension26 ;

•d’un transfert fiscal de charges pesant sur le travail vers des charges liées aux pollutions émises, tout en veillant à garantir un financement alternatif pour la sécurité sociale ;

•d’une autonomisation du cycle économique par rapport au cycle de la finance via un contrôle accru des marchés financiers (politique de changes concertée, limitation des mouvements des capitaux, taxe Tobin, orientation vers la durabilité des placements effectués par les fonds de pension, lutte contre le court-termisme...), ce qui implique une réforme profonde du fonctionnement de la BCE ;

•d’un investissement massif dans la recherche fondamentale en lien avec la définition d’une politique industrielle, aux niveaux belge et européen ;

•d’une conception anticyclique de toute politique monétaire et économique ;

•d’une lutte contre les paradis fiscaux qui profitent aux grandes multinationales, mais font souffrir les PME : la moitié des flux de capitaux mondiaux transite par des places off-shore dont l’activité première est l’évasion fiscale27 ;

•d’un encouragement réel à l’initiative, qu’elle soit individuelle ou collective, économique ou associative, marchande ou non-exclusivement marchande ;

•de l’introduction de clauses sociales et environnementales élevées et intégrées à une vision qualitative offensive des échanges commerciaux entre l’Europe et le reste du monde ;

•d’un soutien de la demande par une régulation des relations de travail et des revenus (stop à la précarité des conditions d’emploi qui gonfle les profits des entreprises prospères et... finance les investissements de délocalisation).

Restaurer le primat du politique

Pour mettre en place ces politiques, l’enjeu est bien de restaurer la primauté des choix politiques. Comme l’écrit Jean Peyrelevade, « la seule, l’unique solution pour fabriquer de la régulation est de réinventer le politique »28. Pour les Verts, cette restauration de la primauté des choix politiques ne veut pas dire l’émergence de pouvoirs politiques forts, autocratiques voire dictatoriaux. Que du contraire, pour nous, la primauté des choix politiques implique un effort d’humilité tout particulier de la part de celui qui exerce le « pouvoir » politique. Il doit définitivement comprendre qu’il ne trône plus au sommet de la pyramide démocratique mais qu’il est le metteur en réseau de l’action publique. Il n’a pas vocation à tout maîtriser mais il se doit d’avoir une ambition sociale forte et une réelle volonté de réguler l’économie. Pour y arriver, les anathèmes et autres imprécations ne nous seront d’aucun secours. Plutôt que de verser dans ce travers facile, nous devons utiliser toute notre énergie à desserrer, rouage par rouage, la force des enchaînements et à proposer les mesures concrètes et utiles pour construire cette alternative, cette « économie de projets » que nous appelons de nos vœux. Notre approche de la régulation est « d’enchâsser » l’économique dans le social et le politique et de créer, ce faisant, les conditions d’un développement de l’activité économique qui soit soutenable sur le plan social et environnemental.

Utiliser, gérer ou transformer ?

Le deuxième Rapport fédéral sur le développement durable distingue trois visions différentes de l’équilibre entre les sphères sociale, environnementale et économique pour atteindre un développement durable.

•« Utiliser » : cette vision considère que les risques liés à une atteinte au stock de capital économique sont plus élevés que les risques liés à une atteinte aux stocks de capitaux humain et environnemental. Dans cette vision, les bénéfices sociétaux des mesures de protection sociale et environnementale ne compensent pas les coûts économiques qu’ils peuvent engendrer.

•« Gérer » : cette vision considère que les risques liés à une atteinte à chacun des trois stocks de capitaux sont plus élevés les uns que les autres. Les mesures de protection sociale et environnementale sont acceptables si elles ont un coût économique minimal et que leurs bénéfices ne sont pas trop éloignés dans le futur.

•« Transformer » : cette vision considère que les risques liés aux atteintes aux stocks de capitaux humain et environnemental sont plus élevés que ceux liés aux atteintes au stock de capital économique. Elle considère comme essentiel de prendre des mesures de protection sociale et environnementale fortes et elle est prête à le faire même si leur coût économique est élevé pour certains et même si les bénéfices ne sont prévus que dans un futur plus ou moins lointain.

C’est dans cette troisième vision que s’inscrit notre projet politique écologique, la première étant davantage l’apanage des néolibéraux et la deuxième des sociaux-démocrates. Là où les partis traditionnels font - au mieux - de l’environnement un chapitre marketing de leur programme, qui est toujours le premier sacrifié quand il s’agit de passer « aux choses sérieuses », chez nous, écologistes, cette préoccupation conditionne les autres choix. Le découplage que nous appelons de nos vœux entre croissance et nuisances ne pourra en effet se passer d’une politique environnementale volontariste (notamment en matière fiscale) et d’un plan massif d’investissements dans les secteurs verts.

Un plan massif d’investissements dans les « NTV »

Il nous faudra non seulement profiter des opportunités parfois malheureuses (nouveau choc pétrolier, catastrophes environnementales...) pour amplifier certains mouvements mais aussi être capables d’anticiper pour en éviter d’autres. Ne répétons pas l’erreur du relâchement coupable d’après 1985, quand le premier choc pétrolier fut « absorbé ». C’est dès le départ qu’il faut intégrer le risque et les conséquences néfastes des « effets rebonds ».

Parmi les secteurs où il faut investir pour favoriser un développement économique durable, tout en évitant de néfastes effets rebonds, il y a ceux qui sont dits « à triple dividende » (environnemental, social, économique) et qui relèvent de la « nouvelle économie verte  », à savoir les secteurs qui permettent la création de valeur ajoutée (donc d’emplois), de gains environnementaux (donc de santé) et des économies d’énergie (donc de pouvoir d’achat). Qu’il s’agisse de la construction et du logement durables29, des moteurs propres, des énergies renouvelables (dont l’électricité verte), de l’agriculture soutenable, des transports écologiques ou de la logistique multimodale à haute valeur ajoutée, de la géothermie et de la biomasse, de l’assainissement des friches, de la bio-prospection et de la bio-extraction30, de l’optimisation des ressources, du logement social, de la chimie verte (bioplastiques, biopolymères et biocarburants au score environnemental positif), des infrastructures de soins, de l’alimentation de qualité, des voitures plus légères, des aménagements pour personnes âgées, des biopuces, de l’épuration des eaux, des sols et de l’air, des technologies propres et enfin, de l’économie de la connaissance, le potentiel de croissance des Nouvelles Technologies Vertes (NTV) est important. La recherche «  verte » et les technologies nouvelles qui en sortent peuvent devenir de puissants moteurs du changement et de la relance.

Ces secteurs, et particulièrement celui de la recherche, méritent dès lors un investissement public et privé plus intense qui leur permettrait de se développer, contribuant par ailleurs à assurer une partie de la richesse collective nécessaire à la prise en charge des défis posés par l’évolution démographique et l’augmentation moyenne de la durée de vie dans nos pays occidentaux.

Une économie « positive »

D’autres vont plus loin encore dans le raisonnement économique. De leur point de vue, la « protection de l’environnement » ne suffit pas : sa régénération doit devenir une finalité et un facteur de relance économique. Une étude récente de l’Office fédéral suisse de l’environnement, des forêts et du paysage montre que tout effort de protection de l’environnement améliore la qualité de la vie, évite de nombreux coûts31 dérivés ultérieurs et permet de soutenir le développement économique. Le collectif BeCitizen32 dont l’objectif est de créer une économie qui crée plus de ressources qu’elle n’en détruit a donné un nom à ce modèle : « l’économie positive ». Regardons-y de plus près tant elle nous semble porteuse.

L’économie positive est une économie où la croissance, au lieu de puiser dans l’environnement en se comportant de manière « minière »33, est tirée par les chantiers de la restauration (et ultérieurement du développement) du capital écologique de l’humanité et fondée sur l’éco-intelligence. Le postulat de départ consiste à affirmer, chiffres et illustrations à l’appui34, qu’une simple réduction des dégâts ne suffirait pas, en tout cas pas à notre échelle de temps. Une intervention humaine adaptée est au contraire nécessaire pour recréer, au sein des écosystèmes, une dynamique favorable à l’Homme. Restaurer la stabilité du climat, renouveler les ressources, recréer de la diversité35 et rendre du sens36, voilà les quatre objectifs assignés.

Pour les ressources anciennes, l’objectif est de « faire plus avec moins » : prolonger leur usage, améliorer leur productivité et les utiliser de manière circulaire. A terme, cette seule stratégie se heurterait aux principes de la thermodynamique. Le premier principe postule que l’énergie d’un système fermé reste constante : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Le second correspond à la notion d’entropie croissante : dans un système fermé, l’entropie augmente à chaque transformation.

Pour les ressources renouvelables, l’objectif est de « faire plus avec la biosphère ». Partant du principe que l’écosystème est alimenté en permanence par deux sources d’énergie : le soleil (rayonnement calorifique et lumineux) et la terre (géothermie), l’humanité peut ici fonctionner en néguentropie, c’est-à-dire en entropie décroissante et chercher à (savoir) utiliser de plus en plus ce type de ressources37. L’économie positive invite à faire massivement appel aux connaissances acquises sur le fonctionnement des organismes vivants et des écosystèmes : compréhension accrue des mécanismes de la biosphère au niveau de l’infiniment petit et intelligence systémique, c’est-à-dire compréhension accrue du fonctionnement des systèmes au niveau global, macroscopique.

Pour reprendre la belle image de l’arbre utilisée par BeCitizen  : sa croissance est continue, mais, loin d’affaiblir son environnement, il le nourrit en allant chercher l’énergie de la lumière et en puisant dans la terre les minéraux et l’eau dont il a besoin. Ce faisant, il fournit à des milliers d’autres êtres vivants un substrat de croissance, un abri, des aliments, un microclimat favorable. Ainsi se dessinent les contours d’un monde positif, où la restauration du capital écologique alimente la croissance économique.

L’environnement, facteur fort de « relocalisation » de l’emploi via l’imposition progressive du coût vérité

Comme nous venons de le voir, loin de freiner la croissance, l’intégration de la dimension environnementale préserve au contraire les bases d’une économie prospère et productive d’emplois : de nouveaux business models, basés sur les principes de l’économie positive et sur les ressources de la biosphère, peuvent se développer. Mais, comme déjà signalé, face à l’importance du défi et au retard accumulé, il est urgent d’accélérer la transition. Selon nous, une des clés « politiques » de cette accélération réside dans une internalisation progressive des coûts environnementaux actuellement externalisés. Il s’agit tout simplement que chacun prenne en charge les coûts de ses atteintes à l’environnement, jusque-là supportés par la société et hypothéquant le futur. Sans internalisation, la théorie économique classique met en compétition deux principaux facteurs : le travail d’un côté et le capital de l’autre. L’analyse de ces dernières années nous montre combien l’arbitrage entre ces deux facteurs s’est toujours effectué en faveur du capital (qui a su profiter à fond de la globalisation et de la financiarisation) et au détriment du travail (dont le coût est constamment jugé trop élevé chez nous).

Ainsi, comme le montre le schéma ci-dessous, de 1996 (date d’adoption de la loi et des mécanismes visant à protéger notre «  compétitivité ») à 2006, alors que les dividendes ont augmenté de 135%, les salaires n’ont progressé que de 30% et les allocations sociales de moins de 20%.

L’introduction d’un troisième facteur (l’environnement) en tant que facteur à part entière - qui constitue le fil rouge d’un des sauts qualitatifs que nous voulons imposer à l’économie - amènera forcément à devoir reconsidérer une série d’arbitrages : le surcoût de nos salaires belges et européens sera désormais à mettre en balance avec le surcoût plus grand encore de l’internalisation des dégâts environnementaux liés par exemple au déplacement de matières et de biens. Ce faisant, l’environnement apparaîtra dans les années qui viennent comme un facteur fort de la nécessaire relocalisation de l’emploi. Tout l’enjeu consiste donc à faire apparaître le « vrai » coût des biens, services et produits, alors qu’à l’heure actuelle la plupart des coûts environnementaux sont externalisés et donc, in fine, pris en charge par l’État et non par l’entreprise «  polluante ».

Transformer l’essai, entamer la transition

Et c’est bien là l’enjeu : arriver à transformer l’essai et faire de cette sensibilisation mondiale croissante le tremplin pour la nécessaire transition écologique, cette méta-réforme « basculante » - pour reprendre le concept avancé par Alain Caillé38 - pour définir «  une réforme qui aurait dû être entreprise depuis longtemps et que personne ne peut plus contester une fois qu’elle commence à être mise en œuvre  ».

Quant à l’issue du combat, je suis volontairement optimiste : c’est la seule posture génératrice des énergies dont nous aurons vitalement besoin pour relever le défi immense qui est de sauver cette terre, dont nous ne sommes que dépositaires alors que nous nous comportons comme des propriétaires sans descendance. Comme l’écrit Achim Steiner, directeur exécutif du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) dans son dernier rapport39 : « Si les êtres humains peuvent se poser sur la lune, envoyer des sous-marins sous l’arctique ou concevoir de minuscules nano-machines, il doit être possible à l’intellect humain de gérer une transition vers une société à faible émission de carbone ».

Et puis, comme le dit Patrick Viveret, depuis le temps que nous disons les uns les autres dans nos réseaux respectifs que « nous allons dans le mur » si nous continuons dans la voie d’un productivisme insoutenable aggravé par un capitalisme financier de plus en plus autoritaire, posons-nous la question : et si, le mur, nous l’avions déjà percuté ? Et si donc la question était désormais non pas d’éviter d’y aller mais de commencer à en sortir...

1Ce texte est extrait d’une contribution plus complète qui fera l’objet d’une publication spécifique d’Etopia au mois de septembre 2008. Vu la place disponible dans la présente publication une série de dimensions de cette « économie de projets » que nous appelons de nos vœux - et notamment la dimension culturelle - n’ont pu être abordées ici mais le seront ultérieurement.

2Z. Xie, « La conception du développement scientifique et l’économie circulaire », Journal de la lumière, 23 juin 2004, Pékin.

3Gowdy John M. et Erickson Jon D, “The Approach of Ecological Economics”, Working papers in Economics n°0402, Rensselaer Polytechnic Institute, New York, Février 2004, traduit dans ce numéro.

4Faber Malte, “How to be an Ecological Economist”, Discussion Paper Series n°454, University of Heidelberg, Octobre 2007, traduit (et accessible) sur le site d’Etopia.

5GowdyGowdy et Erickson, op. cit.

6Savage Réginald, « Économie belge 1953 – 2000 Ruptures et mutations », Presses Universitaires de Louvain, 2004.

7Alors que le rapport n’était en 1991 que de 42%, il est passé à 93% en 2004 ! Dans les pays « dynamiques », il est resté largement inférieur : Suède 10%, Danemark 30%. Source : Alternatives Économiques, mars 2006.

8Exposé général du budget 2008, Chambre des représentants, DOC 52/0992/01, page 119.

9Thomas Pierre-Henri, « Les marchés financiers pris dans une spirale infernale », Le Soir 18 mars 2008.

10Entre 1994 et 1999, le Dow Jones triple quand la richesse nationale n’augmente que de 30% et les profits des entreprises de 60%.

11Les fonds souverains sont des fonds créés par des Etats qui ont des réserves de trésorerie très excédentaires.

12Comme en Grande-Bretagne, lors de la faillite de la banque Nothern Rock, nationalisée en 2008, ou comme dans le cas du rachat de la Bear Stearns.

13In La Libre Belgique, 18 mars 2008, page 13.

14In Le Soir, 21 mars 2008, page 20.

15Selon les statistiques de la Banque Nationale Belge, l’épargne totale des Belges représentait fin 2004 206% du PIB de la Belgique. Fin 2006, elle représentait 823 milliards, soit 264% du PIB belge.

16Du nom du Président de la Réserve fédérale américaine d’août 1987 à janvier 2006.

17In Le Soir, 21 mars 2008, page 20.

18Passet René, « Des dérèglements humains et écologiques », in Alternatives Économiques n°65, 3e trimestre 2005.

19Et encore, dans bien des cas cette perspective est déjà trop lointaine. Pour certains pays en voie de développement, les effets de la dégradation des écosystèmes sont déjà perceptibles.

20WWF, Rapport planète vivante, octobre 2006.

21Chambre des représentants, Doc 52/ 0821/001

22Si on quitte quelques instants la dimension « projet politique » derrière ce débat croissance/décroissance, on peut toutefois noter qu’en comptabilisant la valeur du capital écologique détruit et non remplacé, l’économie actuelle est probablement déjà en décroissance.

23Passet René, in « Pour un nouvel imaginaire politique », Fayard – Collection Transversales, 2006.

24Gouyon Anne et Rouer Maximilien, « Le livre blanc de l’économie positive », BeCitizen, mars 2007.

25Je renvoie sur ce point à la contribution de K. Maréchal, « Repenser le rôle de l’économie politique pour traiter de la problématique des changements climatiques : l’exemple du (nécessaire) déverrouillage des trajectoires technologiques », également publiée dans ce dossier de la revue Etopia.

26Voir la proposition de loi visant à une orientation durable des fonds de pension du deuxième et du troisième piliers et des réserves du Fonds de vieillissement que j’ai déposé à la Chambre des Représentants le 30 octobre 2007, doc 52/0307.

27« L’État de l’économie », 2e trimestre 2006, Alternatives Économiques, Hors-Série n°68.

28Peyrelevade Jean, « Le Capitalisme total », page 85, Seuil.

29Lançons par exemple un grand programme de réhabilitation des bâtiments. Gardons notre argent « à la maison » et transformons-le en emplois plutôt que d’enrichir les pétromonarchies.

30Ces techniques font appel à la capacité des organismes vivants à fonctionner en néguentropie, c’est-à-dire de transformer des ressources diffuses (forte entropie, faible structure) en ressources concentrées (faible entropie, forte structure) plus facilement utilisables.

31http://www.umweltschweiz.ch/buwal/shop/shop.php?action=show_publ&lang=D&id_thema=001&series=UM&nr_publ=197: Auswirkungen des Umweltschutzes auf BIP, Beschäftigung und Unternehmen. 2005.

32BeCitizen se veut être un acteur de référence en matière de conseil stratégique auprès des entreprises et des collectivités sur les enjeux clés de l’avenir.

33Cela veut dire exploiter des stocks sans prendre en considération leur limitation intrinsèque. Une grande partie du bois exploité dans le monde provient encore de ressources utilisées sur un mode minier, c’est-à-dire des forêts naturelles coupées à blanc, ou exploitées au-delà de leur taux de renouvellement.

34Voir « Le livre blanc de l’économie positive », BeCitizen, mars 2007.

35Aux côtés de l’enjeu désormais bien diffusé de lutte contre le réchauffement climatique, il est temps de conscientiser très largement autour de l’enjeu de la diversité et de la biodiversité. En l’absence de mesures correctrices, le WWF prévoit d’ici 2050 la disparition de 25% des végétaux supérieurs et l’extinction de 600.000 à 1.000.000 d’espèces par rupture des chaînes alimentaires et disparition des habitats.

36Le sens, c’est la capacité à mettre en relation des éléments séparés (relier des informations différentes, mais aussi relier les Hommes entre eux, et relier les Hommes avec leur environnement) d’une manière qui génère une information émergente, supérieure à celle des parties. Le sens, c’est aussi ici la capacité de chacun, sur la base de ses liens, de trouver sa place dans l’écosystème et dans l’économie, et d’y contribuer de manière positive.

37La Terre et le Soleil sont deux centrales énergétiques superpuissantes. La Terre reçoit du soleil 1.000 kWh d’énergie par m2/an en moyenne. Cette énergie représente près de 3.000 fois les besoins de l’économie mondiale actuelle.

38Caillé Alain, « Un quasi-manifeste institutionnaliste », in « Vers une autre science économique (et donc un autre monde) ? », publié dans ce numéro.

39PNUE, rapport annuel 2008, présenté le 22 février 2008


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