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Les exils successifs de Meriem

Des enfants issus de l’immigration sont fragilisés par l’histoire de l’exil vécu par leurs parents. Quand ils se brisent, c’est selon les lignes de leur structure. La maladie mentale est perçue par certaines familles exilées comme une punition à une trahison, elle est reçue comme une fatalité et une honte à ne pas dévoiler à l’extérieur. C’est presque insidieusement que le mal s’inscrit dans l’histoire familiale, sans que les enfants aient connaissance de cette histoire.

Introduction

« Il ne peut y avoir de science sans conscience, d’anthropologie sans autobiographie. ». [1]

Le travail de mémoire que je me propose de faire me touche tout particulièrement. Et cela d’abord en tant que femme belge, d’origine marocaine et berbère. Ensuite, en tant que professionnelle du travail social et femme politique qui gère les compétences d’intégration sociale et de prévention dans la commune de Schaerbeek, la deuxième commune de la région bruxelloise. Schaerbeek a connu les premières vagues d’immigration marocaine dans les années 60. Très multiculturelle aujourd’hui, ma commune est surtout habitée par une forte communauté d’origine marocaine et une autre, turque, très implantée. Dans les années 80 et 90, cette commune a vécu une gestion publique très xénophobe, dont elle garde les traces aujourd’hui. En tant qu’échevine, j’ai choisi ces compétences, pour leur complexité. Mon désir de penser et d’élaborer des politiques sociales efficientes, m’ont conduite tout naturellement à ce travail de mémoire auprès des familles immigrées de ma commune.

Ma question de recherche, à savoir les liens entre la fragilisation des enfants de l’exil et la maladie mentale, me taraude littéralement depuis des années. D’abord parce que j’ai grandi dans cette commune, ensuite parce que j’ai évolué dans un entourage où cette problématique était présente.

Dans mon travail social, cette question est restée très présente. En effet dans mon département, je suis de nombreux dossiers de jeunes, enfants de l’exil [2], qui ont eu des passages à l’acte et des troubles du comportement.

Leurs familles viennent me voir. Elles me racontent leurs histoires personnelles. Beaucoup vivent des souffrance sociale liées aux troubles de la transmission de l’histoire pré-migratoire. Les migrants ont reçu mandat de s’exiler par leurs familles restées au pays, ce « mandat-contrat » comportait une mission essentielle : prendre soin de ceux restés au pays. Faillir à cette mission, c’était prendre le risque de trahir sa famille, son village… et d’être frappée à vie d’une culpabilité inexpiable. Cette culpabilité est un fardeau qui continue à être porté par les enfants issus de l’immigration, mais de manière transformée. En effet, prenons l’exemple d’enfants d’une même fratrie, chaque enfant de cette famille réagira dans sa vie à sa manière, il interprétera subjectivement l’histoire trouble de ses parents.

Certains jeunes transformeront ces vulnérabilités, en force, cette force les arrachera d’une place inconfortable, vers la construction d’une autre place plus forte, plus visible qu’ils habiteront avec conviction. Par contre, d’autres jeunes auront beaucoup du mal à se construire une place épanouissante, ils prendront des chemins où leur identité sera mise à mal, ils se réfugieront dans des assuétudes, ils plongeront dans un repli identitaire importé de pays en souffrance. Je pense, par exemple, à certains jeunes qui s’habillent à la façon « afghane ». D’autres se construiront de nouveaux mondes invisibles dans les ténèbres de leur inconscient. Chemin faisant, certains jeunes se briseront selon les lignes de leur structure tels des vases de cristal.

La question du poids de la responsabilité

Toute absence à un prix, ceux qui ont été désignés par mandat de partir, de s’exiler doivent promettre allégeance à leurs familles, à leur village… Les familles en difficultés socio-économiques ne peuvent pas toujours respecter cette promesse, remplir leurs missions. Le non respect du mandat se transforme alors en rupture ou en trahison qu’il faudra réparer. Les enfants sont des réparateurs potentiels, d’une histoire de la trahison qu’ils ne connaissent pas.

Le mandat-contrat est transmis de génération en génération, la lignée doit « prendre soin » de ceux restés au village… La protection de la famille restée au pays prend la forme de l’honneur familial à protéger. On a promis une allégeance indéfectible aux personnes faisant partie de la famille. Et au moment de l’exil, cette promesse de protection prend une place symbolique forte. Cette place est tellement forte qu’il ne reste plus grand-chose pour les autres…Ces autres sont notamment les enfants nés avant l’immigration et après l’immigration de leurs parents. Dans les valises de l’exil se trouve la grande promesse sacrée.

L’honneur de la famille est engagé, l’honneur est de tradition ancestrale. Si l’on devait rompre le sacré, il faudrait s’attendre à des formes de damnation par les ancêtres.

Les familles d’aujourd’hui sont dépositaires des paroles d’hier. Un grand nombre de migrants sont arrivés en Europe avec un contrat moral signé « famille, je vous dois, famille, je vous devrais… ».

L’exil exacerbe la responsabilité vis-à-vis des siens, pourtant s’exiler c’est parfois fuir une histoire familiale douloureuse. Le sentiment de culpabilité est lourd, franchir les frontières de l’hypothétique « liberté » se transforme en charge à porter.

Certaines familles que j’ai rencontrées parlaient d’un sentiment de culpabilité et d’échec, elles n’ont pas pu remplir les manques de leurs familles là-bas, elles n’ont pas toujours réussi avec certains de leurs enfants ici.

Les contextes complexes dans lequel évoluent parents et enfants, les rencontres en terre d’exil, les mélanges interculturels transforment les familles et font émerger de nouvelles conceptions. Les affects en jeu dans les familles immigrées, les attachements conçus au fur à mesure du temps ont progressivement mené les familles vers un détachement forcé de la famille restée au pays. Cela ne se fait pas sans mal. Combien d’enfants immigrés, passerelles fragiles entre le passé et l’avenir, ont payé de leur personne, écrasés par le poids de la culpabilité de leurs parents ? Certains sont allés vers des chemins d’errance qui les ont conduits vers des désordres psychologiques durables.

Le contexte d’un récit particulier

Pour incarner ces processus complexes, j’ai finalement choisi de vous raconter un extrait de la vie de Meriem. J’ai rendu visite à Meriem pendant des semaines, ces semaines se sont transformées en mois. Tout au long de mes rencontres, Meriem m’a fait voyager entre ici, sa terre d’accueil et là-bas, sa terre de naissance.

Nos rencontres se déroulaient principalement dans son appartement situé à la frontière du haut Schaerbeek. C’est un appartement chaleureux avec deux grandes pièces en enfilade, où la lumière pénètre avec aisance au travers de trois grandes fenêtres qui encerclent ce lieu de vie.

Entre les deux pièces, un fauteuil confortable trône près de la télévision. Ce fauteuil appartient au défunt mari de Meriem. Pourtant, j’ai souvent eu l’impression que ce fauteuil était occupé, le lieu est marqué par une certaine forme de présence, notamment à cause de la canne du défunt, à côté du siège. Il y a aussi une petite table sur laquelle, il avait l’habitude de déposer sa tasse de café. L’on ressent une grande dignité en ce lieu, la décoration est sobre, les murs sont peints en couleur grain de sable. L’unique photo des petits enfants est accrochée au milieu du mur, un peu plus loin, l’on voit une horloge en forme de mosquée. Tout à coup, un appel à la prière se déclenche de l’horloge ; ces appels à la prière règlent la vie de Meriem. Meriem est triste de n’avoir pas pu partir à la Mecque avec son défunt mari, mais rêve toujours d’y aller.

Quand son mari était en bonne santé, c’était elle qui était malade. Meriem a eu une greffe du rein voici deux ans et son mari est tombé ensuite gravement malade. Il s’en est allé en laissant un vide profond. Meriem ne tarit pas d’éloges sur sa moitié :

Meriem :

  •  Il m’a toujours soutenu, il a été mon guide, malgré l’adversité, l’exil, la mort de nos enfants, il a porté ce fardeau avec dignité. 

Meriem est âgée aujourd’hui de 65 ans. C’est un petit bout de femme, elle semble frêle, son visage est fin, marqué par les événements qui l’ont traversé. Il y a dix ans, Meriem a eu un accident cérébral. Une hémiplégie l’handicape, mais ne l’empêche pas de vaquer à ses occupations quotidiennes, de faire son pain ou sa cuisine etc...

Je lui pose la question du suivi médical ; Lui prodigue-t-on encore des soins ?

Meriem me répond :

  • La kiné, c’est la pâte que je pétris tous les jours, la gymnastique, ce sont les escaliers que je monte deux à trois fois par jour !

Meriem vit dans un duplex au rez-de-chaussée d’un immeuble de quatre étages, le sous-sol de l’immeuble fait partie du duplex de Meriem. Le duplex comporte trois chambres au sous-sol, les chambres sont vides, elles étaient occupées par les filles et le seul garçon de la famille. Aujourd’hui, ils vivent ailleurs. Ses filles passent régulièrement la voire avec les petits-enfants.

Meriem transmet ses récits de vie à ses enfants et petits enfants. Les petits-enfants de Meriem viennent régulièrement prendre des nouvelles de leur grand-mère, une grande complicité existe entre les petits-enfants et leur grand-mère.

L’appartement de Meriem est grand pour une seule personne, néanmoins, Meriem ne souhaite pas déménager, tous ses souvenirs se trouvent dans cette maison, pour ses petits-enfants, ce lieu est chargé d’histoires et de souvenirs de leur grand-père.

En aucun cas ils ne veulent que leur grand-mère quitte cet endroit même si le loyer est élevé pour sa petite pension ! 

La solidarité chaude n’est pas un vain mot dans la famille, tous s’y mettent pour aider Meriem dans ses frais.

Une réalité de plus en plus fréquente dans notre société est le vieillissement [3] de la première génération issue de l’immigration.

Aujourd’hui peu de structures offrent un accueil adéquat pour cette catégorie de personnes. Un certain nombre d’entre elles vivent mal le fait d’être devenues une charge pour leurs familles, d’autres l’acceptent car cela fait partie des traditions de s’occuper des vieux.

La diminution des revenus des personnes âgées, la perte de mobilité, les problèmes de santé etc…Toutes ces difficultés ont eu comme conséquence une prise en charge peu préparée par les enfants de la première génération.

Dans la culture maghrébine l’on met rarement ses parents dans des structures type « home » cela ne se fait pas ! La prise en charge des vieux parents se fait souvent par les enfants au détriment des enfants eux-mêmes. Leurs vies professionnelles et familiales sont perturbées, à cela, s’ajoute la culpabilité et la honte de ne pas pouvoir s’occuper de ses vieux.

Meriem est originaire du nord du Maroc. Elle est arrivée en Belgique en 1966, accompagnée de ses deux filles, Fatma et Khadija, âgées respectivement de deux ans et demi et d’un an et demi.

Son époux Ahmed était arrivé deux ans plus tôt, en 1964. Il avait trouvé du travail dans le secteur de la construction. Aussitôt, Il a fait venir son épouse et ses deux filles, la famille du « premier cercle », comme la qualifie Meriem, tandis que sa belle-famille qu’elle nomme du « deuxième cercle » est restée au pays (belle-mère, belles-sœurs, beaux-frères).

Ahmed leur avait fait la promesse ferme de prendre soin d’eux comme il l’avait toujours fait. Pour Meriem, partir c’était s’échapper vers une nouvelle vie qui commençait dans un nouveau pays et qui promettait de l’espoir. Aujourd’hui, ses valises sont pleines de souvenirs heureux et malheureux.

Trahir la coutume : choisir son amour

Les mariages au Maroc étaient organisés par les familles, les filles du village étaient promises en priorité aux garçons du village. La plupart des mariages étaient scellés par les chefs de familles alors que les futurs mariés étaient encore enfants.

L’une des raisons principales était le maintien de la paix dans le douar (hameau) entre les grandes familles, cela voulait dire le maintien des terres dans les familles.

Meriem m’explique qu’il était mal vu qu’une jeune fille du village reste sans mari, c’était une forme de déshonneur familial. Pour éviter ce déshonneur, les jeunes-hommes du village étaient priés d’épouser d’abord les filles de leur tchar (village).

Meriem ne faisait pas partie du même douar (hameau) que son époux Ahmed. Pour Ahmed, l’on avait décidé que ce serait Aïcha, sa cousine germaine qu’il épouserait. Ahmed, ne l’entendait pas de cette oreille, il ne voulait pas épouser sa cousine Aïcha. Il avait posé son regard sur une autre jeune fille d’un autre douar, la jeune fille en question, c’est Meriem

Ahmed avait convaincu sa mère de lui demander Meriem en mariage, Ahmed avait vingt-trois ans quand il épousa Meriem, elle venait d’avoir quinze ans. Ahmed venait de rompre une règle sacrée. Il avait épousé Meriem, une étrangère au village. Sa cousine germaine Aïcha venait d’être humiliée.

Meriem a été élevée par les deux femmes les plus importantes de sa vie, sa mère et sa tante. Quant à son père, Meriem ne l’a pas connu, il était décédé quand elle était toute petite. La mère de Meriem avait eu neuf enfants mais seulement deux avaient survécu : Meriem et son frère aîné Mohamad. Malgré l’absence irremplaçable d’un père dans la vie d’un enfant, Meriem avait été choyée par ces deux femmes dévouées, elles avaient occupé toutes les places de l’autorité nécessaire pour la construction de la personnalité de Meriem. On disait d’elles qu’elles avaient un caractère bien trempé.

La configuration familiale de Meriem détonnait avec la famille classique patriarcale, où l’espace public était occupé essentiellement par des hommes.

La famille de Meriem, était de descendance « Chérifienne » c’était une famille avec des traditions mystiques, une famille de fquihs, une famille d’imams qui voyageaient de village en village ; une famille de missionnaires dont le but principal était de transmettre le message du Prophète Mahomet. 

l’intemporalité de la malédiction

Meriem est arrivée au village en 1958. Très vite, elle a été enceinte, sa première grossesse date de 1959. L’enfant né était un garçon, il est mort à la naissance. L’année suivante, Meriem était à nouveau enceinte, l’enfant né était un garçon, il a vécu un an et demi ; il est décédé en 1961.

Je sens de la tristesse et de l’amertume dans la voix de Meriem :

  • « Quand, je suis arrivée au village de mon mari, je sentais qu’aux yeux de certains, je n’étais pas la bienvenue, j’étais l’étrangère, je me faisais rabrouer régulièrement par ma belle-mère, elle m’humiliait constamment, je devais mordre sur ma chique, faire face aux remarques méchantes, mais je n’avais pas peur, je ne me laissais pas faire, il m’est arrivé de me faire respecter avec les poings quand c’était nécessaire ».

« Mon premier enfant est mort à la naissance ; Dieu me l’a repris très vite, j’étais triste, c’était comme ça ! Il fallait accepter sa destinée. A la naissance de mon deuxième petit garçon, Karim, j’ai été tout le temps malade.

Je n’ai pas pu m’en occuper correctement ».

« Ni ma belle mère, ni ma belle sœur ne se sont préoccupées de ce qui pouvait nous arriver. Elles ne semblaient pas être concernées par ce qui pouvait nous tomber dessus, nous étions en hiver, tu sais dans le Rif, en hiver, il fait très froid, il neigeait beaucoup et Karim était tout le temps dehors, personne, non personne ne venait le chercher pour le protéger du froid et moi, j’étais si faible, tout le temps alitée, mon mari travaillait beaucoup pour faire vivre toute la famille » 

Insidieusement la maladie s’installe

C’est à partir du décès de ses deux garçons que Meriem a commencé à ressentir le regard des autres changer. [4]Le mauvais œil : « le ayn » semblait l’avoir atteint, ce sentiment a été renforcé par sa belle mère qui lui reprochait de ne pas être discrète et de ne pas être capable de mettre des garçons viables au monde.

La maman de Meriem mourut quelques temps après, Meriem entra doucement dans une solitude pesante, sa belle-mère avait décrété sa loi martiale : « l’isolement » de Meriem. La belle-mère de Meriem avait plusieurs sœurs, Meriem était proche de l’une d’entre elles, Rahma, celle-ci avait de l’affection pour Meriem. Malgré sa force de caractère apparente et son statut de femme mariée, Meriem était une petite fille devenu orpheline, elle avait besoin d’une protection maternelle.

La tante de Meriem, Yamna habitait un autre douar à une cinquantaine de kilomètres de là. Il était difficile pour Yamna de venir quotidiennement, elle venait chaque semaine pour rendre visite à son unique nièce Meriem. Yamna n’était pas la bienvenue, la belle-famille de Meriem se chargeait de le lui dire.

Meriem raconte la naissance de sa première fille, Fatma, née presque deux ans après le décès de Karim. L’année suivante, elle était enceinte, Khadija, née un an et demi après Fatma. Ces deux petites filles ont été reçues comme une bénédiction par Meriem. Meriem commence à panser ses blessures, ses petites filles ne la quittent jamais, elles rayonnent au village. Les mauvaises langues parlent, Meriem peut porter des filles sans problème mais pour les garçons, c’est tout différent, ils meurent à la naissance.

C’est un signe, la malédiction est présente, la source du mal, on le sait, c’est lui, le grand-père paternel, il est mort et pourtant son ombre est présente mais peu en parlent. Gare, le Caïd n’aime pas qu’on lui rappelle le nom de son ennemi. Mais qu’a-t-il bien pu lui faire ?

Meriem de rajouter :

Mon beau père avait été tué durant la guerre d’Espagne, le Caïd en a profité pour confisquer ses terres. On disait du mort que c’était un traître, qu’il avait une part de responsabilité dans les conflits larvés entre villageois. Ces guerres tribales avaient eu des conséquences ravageuses, la haine était distillée dans les maisons, cela a duré des années. Ma belle mère me disait : le protectorat espagnol avait besoin d’avoir des hommes dans le village pour maintenir la contestation grandissante des hommes contre l’occupation espagnole.

Le Caïd voulait la place du maître, il l’a obtenu, de manière « peu honorable » Mon beau-père avait été en désaccords total avec le Caïd. On avait dénoncé mon beau-père aux autorités espagnoles, la seule façon de sauver sa peau, c’était partir pour la guerre, il est mort quelque part sur un pont à Madrid.

Ma belle mère me disait : « S’il était revenu vivant, il se serait vengé du Caïd », le traître pour ma belle-mère, c’était le caïd, il lui a tout pris, ses terres et ceux de son mari. Ses enfants étaient orphelins. Le Caïd était responsable des drames qui ont touchés ma belle-mère. Elle était devenue veuve, ses enfants sont devenus les pestiférés du village. Si elle ne voulait pas être chassée du village, ma belle mère n’avait d’autres choix que de d’accepter les conditions de vie infligées par le Caïd. Les brimades et les humiliations ont été son quotidien durant des années.

Et Meriem de rajouter :

  • La « bonne conscience » du village était sauve, l’on pouvait dire aux orphelins, vous n’avez plus rien ou pas grand-chose, car votre père était responsable de votre situation. Au village, ils ont tous un lien de parenté, et quand tu avais un conflit avec quelqu’un parmi eux, et que tu étais étrangère, c’était avec tout le village que tu étais en conflit, beaucoup de disputes portaient sur l’eau, les terres et ces injustes répartitions.

On constate que les belles-filles qui arrivent au sein de leurs belles-familles deviennent propriétaires d’histoires familiales parsemées de trahisons et de « non-dit », ces fardeaux font partie de leurs héritages.

Meriem m’a appris, finalement qu’après des années d’une gestion arbitraire, le Caïd a été destitué par les autorités espagnoles et cela à la suite de nombreuses plaintes de villageois contestant sa gestion partiale.

La dette ad vitam aeternam

Ahmed faisait tout ce qu’il pouvait pour obtenir un passeport, pour partir travailler en Europe. [5] La plupart de ses cousins avaient réussi à obtenir leur passeport, pas lui. Le Caïd lui mettait des bâtons dans les roues, il ne devait pas partir, le Caïd ne voulait pas. Les autres hommes du village avaient obtenu leur passeport dans leur ville-chef-lieu, Al Hoceima, ville qui se trouve à une soixantaine de kilomètres du village d’Ahmed. Pour Ahmed, c’était mission impossible, s’il voulait obtenir son sésame vert, il devait partir vers Tétouan, ville-côtière qui se trouve à 450 kilomètres de là. Le prix à payer pour ce passeport est très élevé, les bakchichs sont légions, il y a un prix à payer à chaque fois qu’un fonctionnaire se penche sur le sésame vert. Après des mois de tractations avec ces hommes qui gravitent autour et dans la mairie de Tétouan, enfin !, la chance apparut sous les traits de certains responsables espagnols. Ces administrations reconnaissaient un certain droit à Ahmed parce que son père est mort sous drapeau de Franco ! Ahmed finit par obtenir son ticket de sortie, son passeport vert en poche, il décida de quitter le Maroc au plus vite ! Il promit à son épouse de lui envoyer de l’argent pour l’éducation des filles. Quand il quitte le port de Tanger, il avait en poche 1000 pesetas, et un sac pour seul bagage.

La haine a la peau dure

Meriem est restée au pays, elle subissait les affres de sa belle mère, Khadouj, celle-ci, lui menait la vie dure. Les menaces pleuvaient quotidiennement sur Meriem

Meriem se souvient des paroles de sa belle-mère :

Tu verras, quand mon fils reviendra, il te répudiera, nous lui trouverons une autre femme, plus docile que toi ! 

Et Meriem de me dire :

Ils l’ont fait, lui trouver une autre femme, ma belle-mère me prenait presque tout l’argent que mon mari m’envoyait. Elle me disait, c’est trop pour toi ! Elle criait : « Tes filles n’ont pas besoin de autant ! ». Ma belle sœur avait deux garçons, ils avaient aux yeux de ma belle mère plus d’importance que mes filles.

Meriem avait décidé d’écrire à son mari par le biais de personnes étrangères à la famille. Meriem descendait une fois par semaine en ville, elle alla trouver l’épicier qui connaissait bien la maman de Meriem. L’épicier a facilité la correspondance de Meriem en lui proposant son épicerie comme lieu de poste pour son courrier, ainsi la réception du courrier ainsi que l’argent qu’Ahmed envoyait à sa femme étaient traités dans la discrétion du lieu.

Grâce à ce système, Ahmed fut informé de la difficile situation dans laquelle se trouvait son épouse.

En même temps, Ahmed recevait les plaintes de la part de son grand frère Mohamed, leur mère se plaignait du comportement frivole, de la mauvaise gestion financière de sa bru.

C’était le début de l’automne 1965 à Bruxelles, Ahmed travaillait sans relâche, son objectif était de rentrer au plus vite au pays pour ramener sa femme et ses filles.

Cet objectif n’a pas pu être atteint à cause d’une pneumonie, la maladie s’est aggravée, il est resté alité pendant plusieurs mois à l’hôpital.

Au village, la situation ne s’améliore pas pour Meriem, la violence verbale arrive à son paroxysme.

Je regarde l’heure, déjà si tard ! Depuis mon arrivée, presque quatre heures se sont écoulées ! Je promets à Meriem de revenir le lendemain après-midi, elle me fait remarquer qu’il est plus que temps pour elle aussi de faire la prière du « ASR » (fin d’après-midi), il y a déjà un moment que l’horloge en forme de mosquée a fait l’appel à la prière, je me lève et après les salutations d’usage, je m’en vais la tête remplie du vécu de Meriem.

Le lendemain vers 13h, je suis devant la porte de Meriem, je sonne, après quelques instants, elle m’ouvre, je constate un visage fatigué, ses traits sont creusés, je lui demande si elle a besoin que j’aille faire des courses, elle me répond par la négative. Meriem s’installe dans le fauteuil et poursuit son récit sur la suite des événements au village, son visage s’apaise, il s’éclaire… Le récit démarre.

Meriem raconte :

  •  Ahmed a envoyé un télégraphe, en septembre 1966, pour nous annoncer qu’il allait arriver, toute la famille était excitée, tous impatients de le revoir. J’ai annoncé la nouvelle à nos filles, Fatma se souvenait un peu de son père mais Khadija ne se rappelait plus très bien de son visage. Quand il est parti pour la Belgique, elle avait à peine quelques mois. 

Dans le douar, le retour des hommes partis à l’étranger s’annonçait de maison en maison, l’agitation qui régnait ressemblait à celle des grands jours, chaque maison était en fête. Pourtant, Meriem était anxieuse, sa belle-mère a annoncé qu’elle irait accueillir son fils dans la ville-côtière de Tétouan. Le grand frère d’Ahmed y réside, il était fonctionnaire à la poste. Mohamed proposa d’accueillir son frère chez lui, pour lui permettre de se reposer un jour ou deux, avant de faire le voyage vers le douar qui se trouvait à 450km de Tétouan.

Le règne précaire du matriarcat

La mère d’Ahmed, Khadouj, et son fils Mohamed ont organisé un festin royal à Tétouan pour accueillir dignement le retour du fils. La machination de Khadouj était en route, son plan était clair, changer de belle-fille. Pour qu’Ahmed accepte sa nouvelle destinée, sa mère, Khadouj souhaitait le préparer dans un lieu tenu secret où sa belle fille ne viendrait pas perturber le conciliabule.

Khadouj était la cheffe de famille, ses ordres devaient êtres respectés et acceptés, sa parole ne pouvait en aucun cas être remise en question par aucun de ses enfants et encore moins par ses belles-filles. Or, Meriem était une indépendantiste, ce qui mettait en danger le règne de Khadouj.

Ahmed, lui, les bras chargés de cadeaux arriva à Tétouan, impatient de voir sa femme, sa mère, ses enfants et ses frères et sœurs mais la surprise qui l’attendait était de taille. Seulement, sa mère et son frère étaient présents pour l’accueillir, sa femme et ses enfants n’étaient pas là !

Au moment du souper, sa mère commença sa litanie de plaintes, la liste des mauvais comportements de sa belle fille fut énoncée. 

Les propos qui suivent m’ont été rapportés par Meriem. Elle les tenait de l’épouse d’Ahmed, à qui il s’était confié.

Khadouj, la mère d’Ahmed

  • Ta femme à changé, elle ne me respecte plus, elle a goûté à l’argent ! Jamais tu ne feras quoi que ce soit avec cette femme ! Si tu veux réussir, il faut que tu la répudies ! L’argent que tu lui envoies, elle le donne à sa tante, elle dépense tout. L’argent que tu m’envoies ne me suffit pas ! La pension de veuve que l’Espagne me verse est totalement insuffisante, je dois m’occuper de ta sœur et de ses fils, son mari ne travaille pas, tu dois me donner plus d’argent. Tes filles ne consomment pas grand-chose, de toute façon, elles n’en ont pas besoin. Je dois éduquer et scolariser les fils de ta sœur, il me faut plus de moyens. Ta femme refuse de me donner l’argent quand je le lui demande, elle me dit que c’est l’argent de ses filles !

Ahmed, lui répond :

  •  Mère, j’ai fais le nécessaire pour départager les moyens que je vous ai alloués, ton argent tu le reçois chez toi et l’argent que j’envoie à Meriem est envoyé chez l’épicier. Si elle a fait des excès, je me fâcherai avec elle, mais pourquoi n’est-elle pas là ? Je veux voir ma famille, mes filles ne doivent manquer de rien, je veux aussi les éduquer et les scolariser, j’ai toujours travaillé pour toute la famille et je continuerai, il faut laisser Meriem tranquille, je t’en prie !

Mohamed, le frère d’Ahmed est l’ainé, il est le seul à avoir pu bénéficier d’une scolarité :

  •  Mon frère, ta femme est indomptable, elle n’en fait qu’à sa tête. Tu dois avoir une épouse qui écoute les consignes, qui nous écoute, cette épouse-là ne te convient plus !

Khadouj,

  •  Si tu es mon fils, tu dois la répudier, il faut qu’elle parte, qu’elle retourne dans son village. Pour tes filles, ce n’est pas un problème, elles seront éduquées par ta sœur et moi. Si tu es mon fils, tu dois accepter ma décision. D’ailleurs, ton frère et moi avons fait le choix d’une autre jeune femme pour toi, elle est ici !

A ce moment-là, le frère d’Ahmed fait rentrer dans la pièce une jeune femme, on venait de présenter à Ahmed sa future nouvelle épouse. On lui dit qu’elle sera une bonne épouse, docile, qui respectera les règles de la famille.

Ahmed :

  •  Mère, j’ai déjà une épouse et deux filles ! Je ne veux pas d’une autre, toutes ces disputes doivent être solutionnées, je te répète que je ne veux pas d’une autre femme ! Je veux voir mes filles et je ne permettrai à personne de s’occuper de mes filles, elles ont une mère !

J’ai les yeux écarquillés, je demande à Meriem de me raconter ce qui s’est passé par la suite. Meriem raconte, raconte, je ne vois plus le temps passer...

Ahmed était fâché et déçu par sa mère, elle voulait le séparer de son épouse, enlever les enfants à Meriem. Celle-ci, en se rappelant cet épisode, eut un geste de la main comme pour chasser l’insupportable image de la séparation. Sa mère manquait de cœur, mais c’était sa mère, il ne pouvait pas la renier et cela ne se faisait pas, me dit encore Meriem. Elle a été une jeune veuve, elle a dû s’occuper de quatre enfants dans l’hostilité du village.

Après avoir donné des liasses de Dirham à sa mère, Ahmed a quitté le souper précipitamment, il a pris le car dans la nuit, il est arrivé au village très tôt dans la matinée. Là, il a tout raconté à son épouse. Meriem était en colère car ils avaient menti, elle avait mit de l’argent de côté, elle avait acheté, avec cette argent, une vache, des poules. Elle ne manquait de rien au contraire, c’était elle, qui prêtait parfois à certains villageois, de l’argent, des œufs, du lait etc.…En fait, sa belle-mère voulait qu’elle soit à sa disposition, ainsi qu’à la disposition de sa fille qui avait épousé un fainéant, d’après Meriem.

Meriem se rend compte aujourd’hui, qu’elle a été une rebelle. Elle avait été élevée par deux femmes indépendantes, elle a payé cher sa liberté d’expression.

Une seule évidence lui apparut au grand jour : si elle voulait vivre libre, elle devait partir...

La belle-mère de Meriem est revenue au village, dans la soirée, les bras chargés de cadeaux pour sa fille et ses petits-fils. Elle était accompagnée de son fils Mohamed et de sa belle fille, une citadine austère qui d’après Meriem ne l’aimait pas.

Les disputes ont éclaté, chacun y allait de sa menace, la belle-mère maudissait Meriem. C’était devenu inéluctable, Meriem devait partir…

Après plusieurs semaines d’aller-retour dans la wilaya (la préfecture), enfin, le passeport de Meriem était prêt. A la hâte, les bagages ont été empaquetés, Meriem n’avait pas beaucoup d’affaires à emporter.

Meriem avait épargné soigneusement pendant des mois l’argent que lui envoyait sont époux, cet argent devait parer aux imprévus. Sa belle-mère et son beau-frère étaient au courant, leur objectif était de récupérer cet argent mais, pour le récupérer, il fallait invoquer un motif sérieux. Le motif fut trouvé par son beau-frère, celui-ci devait s’occuper de réserver les billets, il était chargé d’acheter quelques provisions pour que les enfants puissent trouver de quoi se restaurer en chemin. Le cœur serré, Meriem lui avait remis toute son épargne soit deux mille dirhams (deux cents euros). Meriem n’a reçu aucune explication sur la manière dont cet argent a été dépensé. Par contre, elle sait que ses filles n’ont reçu aucune provision pour la route. Elle apprendra plus tard par son époux que lui aussi avait épargné de l’argent chez son frère, et ce pendant des mois, il n’en n’a jamais vu la couleur.

Le jour du départ est arrivé, Meriem promena son regard sur le paysage qui s’offrait à elle, comme pour se rappeler de ces lieux avec précision. Elle se souvenait des bons moments passés. Malgré les mésententes, les bons moments se sont imposés à elle, notamment avec les filles du village, la complicité et la solidarité qui s’étaient construites entre elles au fur à mesure du temps.

Un des moments préférés par Meriem, c’est celui où elles allaient chercher de l’eau au puits ou encore la saison des cueillettes dans les vergers, ces moments sont imprimés à jamais dans son esprit.

La nouvelle du départ de Meriem s’est propagée de maison en maison, un des moments difficile à vivre fut quand les filles du village sont venues dire au-revoir à Meriem, beaucoup de larmes ont coulé ce jour-là…

Meriem avait réussi à se faire accepter et apprécier par le village, grâce à sa personnalité, elle avait fait souvent preuve de solidarité envers les plus fragiles du village.

Elle quittait un endroit qu’elle avait appris à aimer pour une terre inconnue.

Nous étions en novembre, « c’est l’hiver en Europe, on raconte qu’il fait encore plus froid qu’ici. » La tante d’Ahmed, Rahma en larme était venue faire ses adieux à cette jeune femme qu’elle avait toujours considérée comme sa fille, elle avait essayé de la protéger du mieux qu’elle pouvait.

L’ultime moment, que Meriem n’oubliera jamais, est celui où sa belle sœur Fatoma, la sœur d’Ahmed, lui dit :

Va t’en, que la mer qui t’emportes ne te ramène jamais !

Avant de partir Meriem a répondu :

  •  N’aie crainte, la mer qui m’emporte me ramènera jusqu’ici, Dieu est notre protecteur, que tes paroles t’empoisonnent. 

Vivre le déracinnement

Le voyage dans le train fut difficile, les filles ont vomi tout le temps. Les paysages défilaient devant les yeux de Meriem, qui découvrait l’Europe. D’abord, il a fallu faire la traversée de la méditerranée dans un bateau, c’était la première fois que Meriem voyageait dans un bateau, l’odeur du mazout l’avait écœuré, elle ne pouvait s’empêcher de vomir. Toute la famille est arrivée sur le quai pour prendre le train à Algésiras, le prochain changement se fera à Paris.

Un brouhaha incessant traversait les wagons, ceux-ci étaient remplis de voyageurs en partance vers une nouvelle vie, les femmes souvent accompagnées de deux ou trois enfants âgés de quelques mois à cinq ans, elles s’installent et commencent à papoter entre-elles. Qui sont ces femmes ? D’où viennent-elles ? Que fuient-elles ? Où vont-elles ? Certaines croiseront le chemin Meriem, pour d’autres, le seul souvenir restera celui de la rencontre dans le train.

Meriem trouvait les paysages magnifiques, beaucoup d’arbres et de montagnes bordaient le chemin de leur exil.

A l’arrivée, Meriem et les filles n’étaient plus très fraîches. La rencontre avec Bruxelles s’est déroulée à la descente de la gare du Midi. Il faisait froid et noir, Ahmed avait prévenu ses cousins de son arrivée, ils étaient à la gare, ils ont pris les bagages, une voiture attendait la famille, ils n’ont pas roulé longtemps. Ahmed a annoncé à son épouse qu’il avait loué un tout petit appartement meublé, cela devait suffire dans un premier temps.

Une fois la famille installée dans le meublé, un sentiment mélangé de soulagement et de tristesse envahit Meriem. Elle a quitté sa terre pour un pays inconnu, derrière elle, elle a laissé sa tante Aïcha et son frère ainé Mohamad, son unique famille est loin maintenant. Avant son départ, son frère lui a prodigué des conseils. Il voulait la rassurer, il lui a dit que c’était la meilleure chose qui pouvait lui arriver, partir d’ici, il se sentait incapable de la protéger contre sa belle famille.

Je voyais la tristesse envahir le visage fin de Meriem, d’une voix nouée, Meriem continue de raconter, les mots sortent difficilement de sa bouche.

Mohamad était un homme fier et digne, Meriem se rappelait, qu’il était sorti précipitamment de la pièce, il ne voulait pas que sa sœur le voie verser des larmes. Meriem ne savait pas s’il viendrait pour les accompagner jusqu’au port de Tanger.

Finalement, il est venu, il a embrassé ses nièces, il a prit ses nièces dans ses bras et il a dit à sa sœur :

  • Meriem, tes filles veilleront sur toi, ton époux est un homme brave et honnête.

Meriem a eu l’impression qu’une partie d’elle-même a été arrachée à tout jamais.

La mise en place d’un systême de solidarité

Tout était nouveau pour Meriem, la température était très froide, il neigeait pendant de longues périodes, elle avait l’impression que la neige ne s’arrêtait pas.

Le soleil se couchait très tôt, et puis, cette nourriture, elle avait du mal à manger de la viande. Elle préparait souvent aux filles du riz au lait, il a fallu un certain temps d’adaptation.

Les jours, les semaines passent, tout doucement les familles se regroupent dans les mêmes maisons, les mêmes quartiers.

La plupart des hommes travaillaient dans le bâtiment, à l’usine. Les familles connaissaient de longues périodes de chômage technique surtout en hiver. Les rentrées financières étaient irrégulières. L’exil rend créatif, c’est alors que les hommes ont installé un système de solidarité entre les familles.

Ce système d’achat groupé permettait d’acheter en grande quantité la nourriture, la distribution se faisait collectivement, sans discriminer les familles qui n’avaient pas encore de rentrées financières régulières.

En contre partie, toutes les femmes mettaient la main à la pâte. Les soupers se confectionnaient collectivement. Les familles prenaient régulièrement ensemble le repas principal. En fait, on reproduisait le système de vie en communauté qu’on avait laissé au pays. Même l’éducation des enfants était de la responsabilité de tous. La vie en communauté, la proximité des lieux d’habitation et le lien entre les familles facilitaient cette approche.

C’était un système basé sur le don contre don. De cette manière, l’ensemble de la communauté se préservait des manques. Dans un premier temps, tous s’y mettait pour maintenir ce mode de vie, la préservation l’identité de la communauté était un enjeu sacré. L’appartenance au groupe appelé « la communauté » donnait un sentiment de sécurité aux individus qui en faisaient partie. Le processus de transformation du lien qui relie les individus à la communauté se met en route, ce processus se modifiera au fur à mesure du temps. L’histoire douloureuse des exilés sera transmise notamment aux travers des récits oraux par les exilés dit de la première génération.

Cette mémoire collective deviendra un terrain de recherche fertile. Ces mémoires d’immigrés montrent les différences, voire les contradictions, entre le lieu d’accueil et le lieu de naissance : Comment faire sien le monde de l’autre ? Passer d’un système communautaire importé à un système re-modélisé accepté par la société d’accueil, un modèle créateur de sens et d’avenir à leurs yeux et à celui de leurs enfants.

Meriem raconte :

  •  Nos maris achetaient de la farine, de l’huile, du sucre, de la semoule en grande quantité. Mes voisines et moi faisions du pain et des « lghrifas » ce sont des crêpes marocaine en grande quantité que nous partagions, nous faisions la même chose pour la viande. Les hommes allaient à la ferme ou au marché du Midi, ils achetaient des poules, des moutons, qu’ils sacrifiaient, nous les partagions. Quand un des hommes de notre groupe ne travaillait pas, notre système permettait à sa famille de bénéficier de l’aide de tous, quand il travaillait, il participait à l’économie solidaire. Cela nous a permis de vivre décemment les premiers temps en Belgique. Lorsque une des femmes avait eu une naissance ou bien était malade, ce sont les autres femmes qui organisaient tout : le baptême, s’occuper de la maman. Il arrivait souvent, quand l’un d’entre-nous avait reçu une demande de la famille au pays d’envoyer de l’argent au pays et qu’il ne travaillait pas, les hommes du groupe prêtait cet argent, c’était tout à fait normal

Et Meriem de reprendre avec un peu de nostalgie dans le regard :

  • A cette époque-là, nous étions vraiment solidaires, nous traversions les mêmes difficultés économiques, nous venions d’un même pays, nous nous sentions très proches les uns des autres. Aujourd’hui, les choses ont beaucoup changé. Nous avons connu des souffrances de toutes sortes, l’éclatement des familles, la séparation, la mort prématurée de nos enfants. Tout ça a provoqué beaucoup de changements dans la relation entre les familles.

Au travers de ce récit, on constate la construction de réseaux de solidarité entre familles pour se prémunir de la pauvreté, ces réseaux interfamiliaux et intrafamiliaux ont permis à un bon nombre de familles de pouvoir vivre le déracinement sans trop de chaos…

Le mythe du retour

Les familles avaient le sentiment, qu’elles étaient venues travailler pour une période [6]courte, c’est naturellement que la certitude du retour vers le pays s’imprégna dans les esprits.

Dans un premier temps, seuls les hommes sont venus pour travailler, mais rapidement, la solitude s’est imposée à eux, la majorité des hommes ont alors décidé de ramener femmes et enfants pour une durée limitée.

Les conversations dans les chaumières tournaient autour des projets à mener au pays, tous semblaient croire, qu’ils étaient-là pour quelques années seulement, le temps de mettre des économies de côté. Ces économies leur permettraient de s’installer dans de meilleures conditions dans leur pays d’origine.

On peut noter un élément particulier qui venait confirmer l’hypothétique retour…C’était la manière de se meubler, le mobilier était rudimentaire, les logements comportaient peu de mobilier. Meriem me raconta, qu’ils achetaient le strict minimum, tables, chaises et lits à l’image d’un simple dortoir. Par exemple, Meriem refusait d’avoir de grandes armoires ou simplement une penderie car elle était persuadée, qu’ils ne resteraient pas assez longtemps dans ce pays.

Meriem mettait les vêtements de toute la famille dans des valises, elle plaçait les vêtements peu utilisés dans des baluchons, ces baluchons seraient prêts à être embarqués à tout moment. Voilà, un signe du momentané, du provisoire.

Nous savons aujourd’hui que ce retour vers le pays est dénommé « mythe », cela n’a pas été sans conséquences notamment pour les enfants qui grandissaient avec le sentiment d’être là provisoirement. Comment pouvaient-ils prendre une place qui n’existait pas vraiment ?

Naissance douleureuse

Je pose la question à Meriem : « Peux-tu me raconter la naissance de tes autres enfants ? » 

Le regard de Meriem s’assombrit. En 1967, Meriem a été enceinte d’un petit garçon, qui se prénommait Karim. L’enfant avait reçu le même prénom que son frère décédé quelques années plutôt. L’enfant a vécu quelques semaines à la clinique, il est décédé suite à des problèmes respiratoires.

Meriem me parle de ses cauchemars. Depuis plusieurs années, elle fait le même cauchemar :

« Des hommes inconnus arrivent dans ma maison pour chercher mon enfant. Je fuis mais ils sont derrières moi, l’horreur c’est qu’ils finissent toujours par me rattraper, ils kidnappent mon enfant. »

Meriem est impuissante, ce rêve viendra la hanter pendant des années… Meriem a souvent pensé que l’enfant qu’on lui avait présenté comme le sien ne l’était pas, qu’il avait peut-être été échangé. Le deuil n’a jamais vraiment été fait. C’était le troisième garçon que Meriem perdait.

La croyance en la malédiction est tenace. Meriem me dit que dans le Coran, on parle du mauvais œil « Le mauvais œil existe c’est cité dans le livre saint. »

Il y aurait une citation qui dit :

« Parmi les morts, dans le cimetières, la moitié des défunts ont été victimes du mauvais œil, ou de la sorcellerie. » 

Meriem sera prisonnière de cette prophétie. Meriem a eu au total onze grossesses, sur onze grossesses, cinq enfants décèderont dont quatre garçons.

L’exil devient aussi intérieur…

Le mal en héritage

L’événement dramatique, qui déclenchera chez Meriem des troubles psychologiques sera la mort tragique d’un autre de ses fils, Lotfi. Lotfi était âgé de vingt-six ans au moment de sa disparition, c’était les années nonante. Vers l’âge de l’adolescence, Lotfi a été atteint du mauvais œil, d’après Meriem, il a commencé à avoir des périodes de crises. La famille a fait appel à un imam pour le guérir mais en vain, la médecine classique n’a rien su faire. L’imam avait conseillé à la famille de marier Lotfi avant qu’il ne soit trop tard…

Il était question d’un envoûtement par une femme Djinn. La Djinn s’en prenait à Lotfi, elle s’était liée à lui, on parla de possession. L’esprit de Lotfi était pris en otage par la femme Djinn, d’où les absences et les délires psychiques réguliers de Lotfi.

Pour contrecarrer le projet de la Djinn et soigner Lotfi, la solution proposée par l’imam et soutenue par la famille fut de marier Lotfi avec une jeune fille saine, vivante et musulmane.

C’est ainsi qu’au moment de l’été 94, au Maroc, des tractations entre la famille de Lotfi et celle de Naïma ont donné lieu à un accord sur le futur mariage de Lotfi et Naïma.

La famille de Naïma est de condition modeste, elle vit dans un village près de Tanger au Maroc. Comme beaucoup de Marocains vivant au Maroc, l’Europe représente l’Eldorado, le rêve de réussir son ascension sociale, le rêve de vivre dans un pays ou les libertés sont un droit constitutionnel !

Le mariage est un bon moyen pour beaucoup de jeunes de là-bas de se donner des possibilités d’accéder à une vie meilleure et, pour un certain nombre de jeunes d’ici, se marier là-bas, c’est se donner les moyens de se construire ici une vie de famille « modèle ».

Certains clichés ont la peau dure : forcément les filles et les garçons de là-bas auraient plus de moralité, ils seraient plus « purs » que ceux d’ici…Les familles issues de l’immigration se sentent rassurées par ces alliances. Elles leur procurent un sentiment d’avoir protégé leurs enfants contre une perte de leur identité arabo-musulmane. Les belles-filles importées transmettront des valeurs traditionnelles sûres à leurs descendances tandis que les beaux-fils auraient cette rage de s’en sortir c.-à-d. d’accepter de travailler dans des conditions difficiles si nécessaire. Un sentiment que l’on retrouve chez une partie des familles migrantes, c’est que les jeunes d’ici ont perdu cette volonté de s’en sortir, ils ne ressemblent pas à leurs parents ou grands-parents qui sont arrivés en Europe avec la rage de s’en sortir.

Certains jeunes nés ici, sont fragiles, ils « tiennent les murs », ils attendent que quelque chose se produise. Mais quoi ?

Une phrase énoncée par certaines femmes :

« On dirait que tous ces jeunes de nos quartiers ont la même mère et le même père, ils ont le même physique et la même dégaine. »

Les mariages entre jeunes d’ici et de là-bas sont aussi une occasion pour certains jeunes en grande fragilités psychologiques de concevoir une famille.

Les familles et les jeunes en provenance du Maroc acceptent plus facilement certaines conditions du mariage, cette union est à leurs yeux la solution pour partir vers une vie meilleure.

La période des grandes vacances est un moment phare de contractassions et de célébration des mariages. [7] Il fait beau, il fait chaud, tout paraît joli et acceptable, il arrive souvent qu’au retour de vacances une prise de conscience se fasse chez certains jeunes et là, ce sont les conflits familiaux qui démarrent…

Pour Lotfi, c’est peut-être ce qui est arrivé, malgré sa maladie, il sans doute pris conscience, de son incapacité à assumer le mariage arrangé pour lui.

Un an plus tard, un soir de novembre, il a quitté la maison familiale et il n’est plus jamais rentré…

Processus thérapeutique

On constate que certains jeunes issus de l’immigration maghrébine ont des trajectoires de vie perturbées par des troubles du comportement. Souvent, la grille de lecture privilégiée pour la famille sera, dans un premier temps, de l’ordre de la croyance : on parle de malédiction, de prise de possession du corps du malade par un esprit malin. Alors commence une longue « procession » vers des guérisseurs de l’âme.

Les termes comme « schizophrénie » ou « psychose » ne font pas partie des registres culturels des familles. Pour les familles maghrébines, les Occidentaux ne comprennent pas les attaques de l’esprit frappeur, ils ne voient pas l’invisible.

Une famille touchée par le mal est une famille qui s’isole et s’installe dans un mutisme. Ces familles ont peur d’être exclues par les autres de la communauté parce qu’elles seraient poursuivies (metbouhin) par le mal.

C’est dans un silence ou la honte est reine que le mal se propage à l’intérieur des familles. Le quotidien des familles est perturbé, la communication se transforme en vagues chuchotements. On installe des sillons de silences, chacun doit jurer de porter le secret qui sera à peine partagé dans l’intimité du cercle familial.

Chacun adopte une apparence particulière, certains font mine d’accepter l’inacceptable.

La descente aux enfers est lente et vertigineuse, l’on se replie vers des remparts, ces remparts sont constitués de croyances puissantes, où la raison vacille puis s’effrite comme un mur de sable qui s’écroule pour laisser place à l’expression de la folie.

Cette folie déclenche des transformations profondes chez les personnes atteintes, chacun essaye de trouver sa place d’abord au sein de sa famille, ensuite à l’extérieur…

La comédie du paraître devient magistrale, certains membres fuient d’autres jouent docilement leur rôle conscient ou inconscient.

Le prix à payer est fort élevé pour garder un secret dont l’origine est méconnue par la descendance et est enfouie dans un passé douloureux.

En général, les familles d’origine marocaine ont d’abord recours aux thérapies traditionnelles, cela va de la consultation chez le fquih en passant par d’autres consultations chez des personnes reconnues pour posséder la « baraka » un pouvoir de guérison. Si le mal dont souffre le malade est d’origine maléfique, que ce mal est envoyé par une autre personne, il y a là de la sorcellerie « shoor », c’est alors vers la chouwaffa (voyante) que l’on va atterrir. La chouaffa prépare des concoctions soit à boire ou à porter sur soi, ces précautions doivent protéger le malade, bloquer la sorcellerie et la renvoyer vers l’expéditeur et chasser le mauvais œil. Ses allers-venues peuvent durer pendant des mois et des mois, ce n’est qu’au bout d’un certain moment qu’enfin la décision est prise par le malade d’aller consulter un médecin. 

La confrontation entre la croyance traditionnelle et la médecine occidentale est parfois déroutante pour les malades et leurs familles.

Une personne atteinte d’un désordre mental n’est pas considérée comme « folle » mais plutôt touchée par un fait « surnaturel » [8]. Le traitement du malade devra combiner plusieurs suivis, celui du guérisseur, celui du médecin sans oublier le contexte familial et communautaire.

L’approche devrait être multidisciplinaire. J’ai eu l’occasion d’accompagner certains cas où le traitement médicamenteux pouvait être efficace à condition qu’il y ait une bonne concertation entre les familles et les médecins, dans la famille, j’inclus le fquih, le guérisseur etc…

Les suivis peuvent être lourds et longs, le chemin de la guérison est parsemé d’embûches. Au fur à mesure que l’on avance, nous découvrons de nouveaux signes qui balisent un peu plus le chemin de la guérison mais certains décrochent en cours de route.

Lexique

Franco : général et homme politique espagnol (1892-1975) – chef d’état de 1939 à sa mort.

La chouwaffa : la voyante

Le Djinn : personnage maléfique qui habite les vivants

Le hadj : le pèlerinage à la Mecque

Le douar : un hameau

Le tchar : une partie du hameau

Le fquih : l’imam

Le caïd : chef du village

La guerre d’Espagne guerre civil en Espagne en 1939

L’ayn : le mauvais œil

La prière du Asr : la prière de l’après-midi (c’est la troisième prière sur cinq)

La wilaya : la préfecture

L’lghrifa : crêpe marocaine

Le Sheitan : Satan

Metbouhin : se sentir persécuté

Bibliographie

Abdelmalek Sayad, La double absence, Des représentations de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil, 1999.

Aouattah Ali, Ethnopsychiatrie Maghrébine, Représentations et thérapies traditionnelles de la maladie mentale au Maroc, Paris, L’Harmattan, 1993.

Ertugrul Tas, Kismet !, Belgique/Turquie : regards croisés sur mariages et migrations, Paris, L’Harmattan, 2008.

Jamoulle Pascale, Fragments d’intime, Paris, La Découverte, 2009.

Manço Ural, « Sens et appartenance » dans Agenda Interculturel n°272, Bruxelles, avril 2009.

Moro Marie-Rose, Enfants d’ici venus d’ailleurs, Paris, La Découverte, 2002.

[1Mike singleton, Amateur de chiens à Dakar, plaidoyer pour un interprétariat anthropologique, Louvain-la-Neuve, Paris, Academia-Bruylandt/L’Harmattan, 1998, p. 16

[2La notion d’exil renvoie ici au sentiment d’être étranger, sans lieu, mis à l’écart de la société, avec une prise en compte des incidences du déplacement sur plusieurs générations (Benslama). Elle désigne l’expérience du voyage mais aussi le fait d’être socialisé dans un pays d’accueil, tout en étant construit et désigné comme un étranger (Lapeyronnie) 
Fethi benslama, « Qu’est-ce qu’une clinique de l’exil ? », L’évolution psychiatrique/Elsevier, 2004
Didier Lapeyronnie, Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui, Robert Lafont, 2008
Marie Rose Moro, Enfants d’ici, venus d’ailleurs, Editions La Découverte, 2002, p.23, 24
Ural Manço, « sens et appartenance », Agenda interculturel du CBAI, Bruxelles, 2009, p.11

[3Agenda interculturel n°259, janvier 2008, du neuf avec les vieux, vieillissement : l’immigration comme solution, Bruxelles 13 à 15.

[4Ali Aouattah, Ethnopsychiatrie Maghrébine, Paris, L’Harmattan, 1993, p. 86 et 87

[5Abdelmalek Sayad, La double absence, Paris, Seuil, 1999, p.37

[6Abdelmalek Sayad, La double absence, Paris, Seuil, 1999, p.75

[7Ertugrul Tas, Kismet ! Regards croisés sur mariages migrations, Paris, L’Harmattan, 2008, p.134 et 135.

[8Ali Aouattah, Ethnopsychiatrie Maghrébine, Paris, L’Harmattan, 1993, p.94, 36, 105, 107.

Pascale Jamoulle, Fragments d’Intime, Paris, La Découverte, 2009, p.129 à 141.


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