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Les capabilités, telles qu’elles ont été théorisées par Amartya Sen [1] et prolongées dans l’étude de la condition des femmes indiennes par Martha Nussbaum, sont une référence constante dans l’œuvre de Jackson. La distribution des capabilités semble se loger au cœur même du changement de paradigme économique, social, culturel proposé dans la nouvelle économie durable, suivant ainsi la leçon de Bruno Latour : « jusqu’ici, la radicalité en politique voulait dire qu’on allait « révolutionner », « renverser » le système économique. Or la crise écologique nous oblige à une transformation si profonde qu’elle fait pâlir par comparaison tous les rêves de « changer de société ». La prise de pouvoir est une fioriture à côté de la modification radicale de notre « train de vie ». Que peut vouloir dire aujourd’hui « l’appropriation collective des moyens de production » quand il s’agit de modifier tous les moyens de production de tous les ingrédients de notre existence terrestre ? D’autant qu’il ne s’agit pas de les changer « en gros », « d’un coup », « totalement », mais justement en détail par une transformation minutieuse de chaque mode de vie, chaque culture, chaque plante, chaque animal, chaque rivière, chaque maison, chaque moyen de transport, chaque produit, chaque entreprise, chaque marché, chaque geste [2] ». Comment caractériser ces changements ? Quel foie de poulet, quelles marcs de café sonder pour déterminer le caractère pacifique ou conflictuel de ces transformations radicales ? Ces changements s’effectueront-ils comme une anti-dépense consciente d’elle-même [3] ou dans des bricolages à court terme, ou des bouleversements insensés dont le vingtième siècle nous a pourtant laissé, à titre de repoussoir, des exemples tragiques et grotesques ? Il est donc question ici de questionner cette complémentarité voulue entre la contribution de Sen et de Nussbaum et les propositions de Jackson.

Les capabilités

Dans une société d’abondance, distribuer des biens et des services sur la totalité de la population est loin de suffire. Il convient d’observer quelles sont les capacités réelles dont disposent les individus, de pouvoir les stimuler afin qu’ils puissent les convertir en liberté effective et atteindre leurs objectifs respectifs. En effet, une distribution égale de biens premiers peut s’accompagner de niveaux de liberté très différents : « les personnes souffrant d’infirmités peuvent non seulement être handicapées dans la poursuite de leur bien-être, mais elles peuvent aussi se trouver désavantagées…quant au rôle qu’elles jouent dans le choix des institutions sociales communes et quant à l’influence qu’elles exercent sur les décision de politique générale ». Et en outre, la richesse individuelle, disposer d’un grand panier de biens, est loin de suffire. « En fait, un invalide riche peut souffrir de plus de restrictions qu’un pauvre sans handicap physique ». Les êtres humains doivent pouvoir choisir leur style de vie et le réaliser à partir des moyens initiaux dont ils disposent, redimensionnés, s’il le faut par une redistribution des revenus et la stimulation de leurs capacités personnelles. « La liberté de mener différentes sortes de vies correspond exactement à l’ensemble formé par différentes combinaisons de fonctionnements humains, ensemble en lequel une personne est à même de choisir sa vie. C’est ce qu’on peut appeler la « capabilité » de la personne ». Comment définir davantage les capabilités ? Fabrice Flipo en donne un résumé lumineux dans une note non publiée que je me permets de citer abondamment [4] : « …un ensemble de vecteurs de fonctionnements, qui reflètent la liberté dont dispose actuellement la personne pour mener un type de vie ou un autre. Analogue au pouvoir d’achat dans l’espace marchand, elle est un pouvoir d’être ou de faire. Elle se différencie de la capacité en ce qu’elle est réelle et actuelle. Une capacité peut s’actualiser ou non. Son actualisation peut être empêchée pour différentes raisons. La personne peut avoir le permis de conduire et ne pas avoir de véhicule, par exemple. La capabilité désigne l’ensemble des capacités qui peuvent librement s’actualiser, à volonté. À la différence du seul permis, le fait d’être propriétaire d’un véhicule rend par exemple la personne capable de se déplacer plus vite qu’à pied. La capabilité ne désigne pas une liberté au conditionnel, mais la liberté qui est effectivement disponible à l’instant considéré. L’approche selon les capabilités cherche à saisir le degré de bien-être permis par le monde dans lequel la personne évolue à un instant donné. Il s’agit d’un indicateur d’état. Certains états sont recherchés pour eux-mêmes, ils ont ce que Sen appelle une « valeur intrinsèque ». Dans la voiture, ce que la personne cherche est la mobilité et non la voiture elle-même qui n’en est que le vecteur. Avoir davantage de chaque capabilité signifie voir sa situation s’améliorer : pouvoir vivre plus longtemps, pour avoir davantage d’amis, voyager plus loin, manger davantage de plats agréables, être moins malade etc. Mais la capabilité dépend aussi de l’état social. Avoir une voiture ne sert plus à aller plus vite quand l’espace est encombré par d’innombrables voitures ». La capabilité d’une personne dépend donc autant des traits de la personnalité que de l’organisation sociale. Cette organisation relève directement du rôle de l’État et impose que l’on attache de l’importance à l’accroissement des capabilités. « …le choix de l’organisation sociale doit être fait en fonction de sa capacité à promouvoir les « capabilités » humaines…le fait d’accroître les « capabilités » humaines doit jouer un rôle essentiel dans la promotion de la liberté individuelle ». Sen nous invite là à pratiquer une révision de nos jugements relatifs à ce que pourrait bien être une société juste. Ainsi, faut-il considérer la pauvreté et uniquement en termes de faible revenu (un manque de ressources et de biens premiers) ou de liberté insuffisante de mener une vie convenable (en d’autres termes, un manque de capabilités) ? Il y a va à la fois des ressources cognitives et instrumentales mises à disposition et de l’environnement social positif ou non, tel que configuré par la puissance publique : « dans le groupe d’âge des 25 à 54 ans, les Noirs ont un taux de mortalité deux à trois fois plus élevé que celui des Blancs, et la moitié seulement de cet excès de mortalité peut s’expliquer par des différences de revenu. Dans le quartier noir de Harlem à New York, les hommes ont moins de chances d’atteindre l’âge de quarante ans que dans un Bangladesh affamé. Et cela en dépit du fait que, si l’on prend le revenu individuel, les habitants de Harlem sont beaucoup plus riches que ceux du Bangladesh ». Manque de capabilité, faible estime de soi, désespoir d’une part et environnement détérioré, poche spatiale de désespérance d’autre part. Nous voilà renvoyés au rôle de l’acteur public face à la pauvreté saisie ici comme un incroyable gaspillage de ressources humaines et l’assassinat répété, à petits feux, de mille et un Mozart dans tous les coins de la planète. Il faut saisir à mon sens une notion essentielle peu développée par Sen et que je nommerais la conversion. Il ne suffit pas d’avoir de grands potentiels, il faut qu’ils soient convertis dans l’espace social et marchand, reconnus et mutés en approbation sociale et en rétributions. Bon nombre de jeunes et de moins jeunes sont interdits de conversion. Leur formidable richesse, telle cette pianiste spécialiste de Bach que j’ai connue, reste privée, privée de reconnaissance et privée de la capacité de donner et de partager, voire même de pouvoir jouir d’une position sociale et professionnelle qui accompagne la reconnaissance du génie, du travail et du talent. Autre manière de l’indiquer : le concept de prolongement, qu’aimait beaucoup Deleuze. J’ai écouté telle musique, lu tel roman, discuté avec telle personne : non seulement qu’est-ce que j’en retire intérieurement, mais comment je prolonge ? comment est-ce que je travaille avec ça ? comment je change ma vie et mon environnement à partir de ces rencontres ? Les capabilités sont des capacités qui peuvent être converties, prolongées.

Les capabilités mises en œuvre : Martha Nussbaum

Les capabilités humaines centrales constituent une liste que Nussbaum développe en s’inspirant directement des travaux de Sen, mais elle les retravaille dans une optique à la fois féministe et en intégrant les conditions de vie de la femme indienne. Dans une société bien ordonnée, chaque personne, prise une à une, doit disposer d’un ensemble de capabilités. Nussbaum dresse une liste de 9 capabilités nécessaires pour mener une vie digne. D’abord, la vie ou avoir les moyens de vivre jusqu’à la fin une vie de durée normale. Puis la santé physique ou avoir les moyens de jouir d’une bonne santé, avec alimentation convenable et logement décent, ensuite l’Intégrité physique ou avoir un corps souverain, liberté de déplacement, protégé contre les agressions, en ce compris contre les agressions sexuelles et donc pouvoir disposer d’une sexualité satisfaisante, sens, imagination et pensée ou avoir les moyens d’utiliser ses sens, ses capacités de penser et de raisonner, grâce à une éducation adaptée, comprenant l’alphabétisation et la formation mathématique élémentaire, les émotions ou avoir les moyens d’éprouver de l’attachement pour des objets ou des personnes extérieurs à nous-mêmes, aimer ceux qui nous aiment et se soucient de nous. Ne pas avoir un développement affectif altéré par une crainte et une anxiété excessive, la raison pratique ou avoir les moyens de se forger une conception du bien et de s’engager dans une réflexion critique sur la façon de conduire sa vie. L’affiliation ou avoir les moyens de vivre avec les autres et d’être ouverts à eux, sollicitude, compassion, faire preuve de justice et d’amitié. Avoir aussi les bases sociales pour le respect de soi-même et l’absence d’humiliation. Les relations avec d’autres espèces ou avoir les moyens de vivre en se souciant des animaux, des plantes et de la nature et de vivre en relations avec eux. Le contrôle de son environnement ou avoir le moyen de participer aux choix politiques, avoir le moyen de détenir des biens, autant fonciers que mobiliers. Deux capabilités, la raison pratique et l’affiliation, se distinguent par leur importance particulière, parce qu’elles organisent et imprègnent toutes les autres et leur mise en œuvre rend la vie véritablement humaine. « Forger des projets pour soi-même sans être capable de le faire dans des formes complexes de discussion et d’échange avec les autres êtres humains, et en se souciant d’eux, c’est, une fois encore, se comporter d’une manière qui n’est pas totalement humaine ». Donc, la pleine humanité, c’est la pensée de son devenir et son devenir connectif avec les autres.

Capabilités et fonctionnement

L’action de l’État ne vise pas à ce que les gens « fonctionnent » [5] mais qu’ils détiennent les capabilités. Les gens combinent leurs capabilités comme ils veulent. Leur liberté est inviolable [6] : « les citoyens doivent être laissés libres de définir leur propre ligne de conduite après cela... il y a une grande différence entre jeûner et mourir de faim ». Quelqu’un qui a du temps libre peut cependant choisir d’être un bourreau de travail et une personne bien dans sa peau peut mener une vie d’ascète alors qu’elle a un grand potentiel de satisfaction sexuelle. Mais ce n’est pas la même chose que d’être sœur dans un couvent par libre choix et d’avoir subi une mutilation sexuelle. Le respect de la liberté de la personne est essentiel. C’est la capabilité qui est l’objectif politique, pas le fonctionnement. Ou encore : ce n’est pas la même chose d’être un cadre d’entreprise speedé et d’être contrainte à la double journée de travail comme bien des femmes indiennes. Ce ne sont pas les capabilités qui rendent les gens heureux et dignes, ce sont les manières dont les gens fonctionnent réellement en utilisant les capabilités à leur disposition. De ce point de vue, les capabilités sont des potentialités réelles qui peuvent, de diverses manières, s’actualiser dans leur fonctionnement. Développer les capabilités, c’est préparer politiquement le terrain, ensuite c’est aux gens à jouer. Plus une fonction est essentielle pour atteindre des capabilités, plus « nous pouvons être en droit de favoriser un fonctionnement réel en certains cas ».

Jackson : changer le moteur de la croissance

Jackson se demande comment opérationnaliser les propositions de Sen. Accord sur le fait qu’une société où les capabilités sont distribuées à tous est une société juste, à tout le moins une société améliorée. La distribution des capabilités se heurte, indique Jackson, à deux limites clairement définies : la nature finie des ressources écologiques et l’échelle de la population mondiale : « En présence de ces limites écologiques, l’épanouissement lui-même dépend des ressources disponibles, des droits élémentaires de ceux qui partagent la planète avec nous, des libertés des générations futures et des autres espèces. En ce sens, la prospérité revêt des dimensions à la fois intragénérationnelles et intergénérationnelles » [7]. Pour Jackson, la réalisation d’une telle liste de capabilités demandera une négociation politique. On le comprend mais notons déjà que la réalisation pratique de la distribution des capabilités ne nécessite pas, loin de là, une expansion de la croissance et postule au contraire l’avènement d’une économie moins matérielle, plus solidaire et plus relationnelle. Aucune des capabilités, à supposer qu’elles soient distribuées à tous, ne nécessite un accroissement de la sphère des biens matériels pour que, dans le langage de Nussbaum, elles puissent fonctionner, passer du potentiel à la conversion pratique. Une économie non-matérielle, à tout le moins, une part moins matérielle et relationnelle de l’économie, dite économie cendrillon existe déjà et est particulièrement apte à distribuer des capabilités : « projets énergétiques communautaires, marchés agricoles locaux, coopératives « slow food », … la coiffure et le jardinage [8] ». Economie incubatrice de capabilités, espace/temps ouvert à leur conversion, à leur mise en œuvre valorisée et reconnue socialement.. Jackson a raison d’indiquer que ce secteur est créateur d’emplois, de valeurs positives, qui échappent à la comptabilité du P.I.B. En outre, il secrète des manières d’être avec les autres, une culture débarrassée du fétichisme de la marchandise, une culture relationnelle expurgée du langage obligé des objets cadeaux de Noël. On est là, à partir de zones alternatives où pousse cette économie cendrillon inscrits dans les changements radicaux visés par Bruno Latour, non plus dans le régime de la marchandise fétiche mais dans un dialogue raisonné avec les choses qui viennent dire leur mot : les objets ne sont plus des objets chauves, séparés de la vie des hommes et des êtres, mais des objets chevelus, connectés et reliés aux hommes et aux êtres, à leurs créations. Ainsi, l’amiante n’est pas seulement un excellent isolant, c’est une connection drame pour les familles de mineurs québécois décimés par les cancers de la plèvre, un grand moment dans les luttes ouvrières du Canada avec les grèves de l’Abestose et de nouvelles lois sur les conditions de travail et c’est le déflocage du Berlaymont qui a coûté bien cher au contribuable belge. La culture des hommes va-t-elle jouer autrement avec les objets ? Le philosophe et sociologue Simmel indiquait déjà au début du siècle dernier que la culture des objets croissait plus vite que la culture des sujets, fatalité que l’extension politique de l’économie Cendrillon s’efforce de dépasser. Pointons donc une troisième limite à l’expansion de cette économie Cendrillon, que Jackson, en bon diplomate, feint d’oublier : le capitalisme ne verra pas l’expansion de cette sphère économique non marchande et écologisée sans moufter…Ajoutons que les capabilités humaines sont une ressource écologique primordiale bien abîmée.

Un hédonisme alternatif

« La prospérité n’est pas synonyme de richesse matérielle… La prospérité touche davantage à notre capacité d’épanouissement physique, psychologique et social ». Or, Jackson a raison de le souligner, nous vivons une récession sociale, une solitude croissante, un déclin des communautés [9]. L’avenir de la société marchande est celui de l’avatar onaniste : devenir monade, vie en cellule fermée avec portes et fenêtres, domotique envahissant la sphère domestique. L’idéal est de ne plus avoir besoin des autres, paroxysme de l’autonomie, expansion illimitée de la sphère de l’économie marchande et langage des objets qui n’exclut pas, loin de là, les rapports de force : l’objet cravate expulse l’objet foulard jeunesse hors de la sphère publique. Les hommes continuent de se faire la guerre avec les objets. On achète de la position sociale avec les objets en tant qu’ils constituent un système de signes : la voiture de fonction indique la position dans la hiérarchie et certains, comme les conformistes déviants [10], volent les signes marchands pour conforter leur intégration consumériste. Il s’agit de vivre sans honte. Et l’on vit sans honte en achetant parures et cadeaux qui nous permettent de maîtriser notre apparaître et d’émettre les signaux opportuns. Le dire autrement et Jackson y insiste, le coût social de la production et de la distribution des capacités et non des capabilités croît avec la hausse du niveau de vie et l’expansion de la sphère marchande. Le socialisme s’époumone à sucer la roue du capitalisme mondialisé. L’État ne sait plus suivre et la majorité de la population non plus. On a beau acheter des chevaux de bois pour se croire au club épique, le hennissement chéri n’est réservé qu’à une élite. « Dans la mesure où le progrès social dépend du cycle autoalimenté de la nouveauté et de l’anxiété, le problème ne peut que s’aggraver ». Le changement de paradigme économique sera donc un changement de paradigme existentiel : nous payons très cher le niveau élevé de matérialisme où nous baignons, et les inégaux du sud et en bas de l’échelle encore plus. Sans doute que les individus capabilisés par un gouvernement socialiste à la Sen sont plus à même de procéder à cette mue : « les gens sont plus heureux et mènent des vies plus durables lorsqu’ils accordent la priorité à des objectifs intrinsèques qui les inscrivent dans leur famille ou leur communauté ». Sans doute que ces capabilisés sont plus à même de résister à la frénésie productiviste consumériste, sans doute qu’ils accepteront mieux les balises limitant leur vie : l’altérité et la mortalité [11]. Sans doute qu’une société peuplée d’individus capabilisés pourrait construire un rapport de force significatif avec la dominante capitaliste : « il est presque impossible de simplement choisir un mode de vie durable…même les individus très motivés font l’expérience du conflit lorsqu’ils tentent d’échapper au consumérisme ». Nous voilà prévenus.

Le noeud de l’affaire

Jackson annonce clairement la couleur : « la stratégie que nous suggérons ici rejette le caractère central des biens matériels comme base de la rentabilité, et les remplace par l’idée d’une économie conçue explicitement autour de la fourniture des capabilités indispensables à l’épanouissement humain ». On l’a vu, la fourniture de ces capabilités ne nécessite pas une grande quantité de matière, sauf grise et émotionnelle. Si nous suivons Sen autant que Nussbaum, une société peuplée de capabilisés sera bien évidemment moins inégalitaire, moins consommatrice de biens matériels, plus relationnelle et plus citoyenne. Le changement de paradigme, c’est bien « l’idée d’une économie dont la tâche consiste à pourvoir aux capabilités d’épanouissement à l’intérieur des limites écologiques constitue l’alternative la plus crédible ». Que sera le monde « déséconomicisé » ? L’économie marchande envahit toutes les sphères de la vie, décrédibilise et restreint les sphères d’action de l’État [12]. Et l’économie Cendrillon s’en méfie, on la comprend. Faisons le pari qu’une sphère économique non marchande pourrait prospérer à côté d’un capitalisme tolérant chapitré par un État maintenant la culture des rapports de force démocratiques ou du gouvernement par la discussion. « Ce changement doit procéder par la fourniture d’alternatives réelles et crédibles permettant aux personnes de s’épanouir. Et ces alternatives doivent aller au-delà de la durabilisation des systèmes de fourniture élémentaire… Elles doivent également pourvoir aux capabilités de participer pleinement à la vie de la société sans recourir à l’accumulation matérielle non durable, et à la compétition improductive pour les statuts ». Ces propositions nous conduisent naturellement au rôle de l’État dans l’affaire. Il nous faut un État animateur, réorienteur et qui protège les Bantoustans écologiques acquis aux thèses de Jackson en espérant que ces Bantoustans envahiront progressivement la sphère marchande. Première mondiale ? Une cohorte de moutons envahissant pacifiquement les tanières des loups ? C’est à une véritable restructuration de l’État qu’il faut s’atteler. Si l’État doit fournir des capabilités, il faut comme condition primordiale que ses agents et son action soient imprégnés et orientés par ce mode de vie, ce mode de penser qui est autant un mode d’action ; à mille lieues de ce crétin de la RTBF qui vantait la distribution de nos programmes de télévision sur les Ipods comme un progrès social et culturel ! Dans un cadre démocratique, l’État mis en œuvre par des capabilisés mettra en place une gamme élargie de mesures et de dispositifs capabilisants. L’État est appelé à jouer un rôle essentiel dans la création d’un nouveau monde et doit se départir de sa posture schizophrène qui survalorise la liberté du consommateur et se fait, comme en Angleterre, le champion de la durabilité, de la justice sociale et de l’action politique contre le changement climatique. L’État capabilisé se départira des manies autoritaires à l’œuvre dans sa version socialiste, renoncer à son ambition de vouloir régenter la société civile, la sphère associative et coopérative [13]. La société des capabilisés ne pourra s’instaurer que par une co-création de l’État en délibération démocratique avec la société dont il n’est que le mandataire. Les distributions et les redistributions par l’État doivent être revues de fond en comble : qui doit redistribuer quoi ? à qui ? selon quelles modalités ? « C’est une tâche cruciale que d’identifier (et corriger) les aspects de cette structure sociale complexe qui offrent des incitants pervers favorisant l’individualisme matérialiste et qui sapent le potentiel d’une prospérité partagée ». Il convient donc, en suivant Jackson, de renverser la vapeur, de voir l’État distribuer des incitants à la capabilité. Je prédis un retour d’Illitch, bien oublié pendant 30 ans et sa notion globale de contre-productivité : les écoles produisent-elles des ânes barbares ou des citoyens critiques ? La médecine et les médicaments rendent-t-ils malade ou en bonne santé ? Les formations rétrécissent-elles le champ de conscience ? La circulation automobile ralentit-elle les mobilités libératrices ? La richesse matérielle rend-t-elle pauvre spirituellement ? La société de demain distribuera-t-elle des capabilités ou produira-t-elle des incapabilisés, des analphabètes émotionnels en mauvaise santé et mourant vite, impuissants, sans beaucoup d’imagination, séduits par n’importe quelle « ertéëllisation », isolés, torturant les chats du voisinage et pollueurs enragés ? L’enjeu est là.

[1Amartya Sen, Idée de la justice, Flammarion, 2010, Martha Nussbaum, Femmes et développement humain, Editions des femmes, 2008. Pour une introduction à l’œuvre de Nussbaum, se reporter à P. Ansay, « Martha Nussbaum : femmes et développement humain » in Politique, revue de débats, n° 66, septembre-octobre 2010.

[2Bruno Latour, « L’avenir de la terre impose un changement radical des mentalités », Le Monde, 4 mai 2007, op. cit. in Ecologie Economie, Gauche : Verts, Etopia, n° 04, p. 5.

[3Dans une approche historiquement datée et à l’opposé de la réflexion menée ici, Georges Bataille, fin des années 40, dans La part maudite appelait de ses vœux un avenir fait de l’ordination de la dépense, un gaspillage sensé, conscient et organisé des surplus, autant dans le plan Marshall (pas le wallon), que dans la poésie, l’érotisme et dans toute forme de destruction régulée et consciente des surplus.

[4Fabrice Flipo, La capabilité : un composé de nature et de volonté, note non publiée disponible sur le web.

[5Dans la terminologie de Nussbaum, « fonctionner » signifie mettre en œuvre les capabilités. Cette distinction entre d’une part fourniture des capabilités par l’État et l’action publique et d’autre part, mise en œuvre, ou non de ces capabilités par les citoyens est essentielle et capitale pour comprendre la position de Nussbaum. Les capabilités nous donnent des accès mais des accès libres, non obligés et en outre, les capabilités distribuées permettent des combinaisons originales entre elles.

[6Nussbaum se range à la priorité axiologique du premier principe de Rawls : « je classerai le principe de la liberté égale pour tous avant le principe qui gouverne les inégalités économiques et sociales ». Pour rappel, le premier principe de Rawls : « chaque personne doit avoir un droit égal au système total le plus étendu de libertés égal pour tous, compatible avec un même système pour tous ».

[7Jackson, op. cit., p. 59. Toutes les citations en graphie italique sont tirées de Prospérité sans croissance.

[8Ibid. p. 135.

[9Jackson cite d’ailleurs abondamment le grand pape de la philosophie communautarienne américaine, Michael Sandel. Voir aussi P. Ansay, « le déclin des communautés compensatrices », in la ville des solidarités, Bruxelles, EVO, 2000.

[10Selon la belle expression d’Albert Bastenier.

[11Lire à ce sujet le beau livre de C. Arnsperger, Critique de l’existence capitaliste, Paris, Cerf, 2005.

[12En passant : je suis toujours aussi stupéfait de constater à quel point la gauche est incapable de s’auto-critiquer, à quel point elle met sur le dos du mauvais capitalisme, Deux ex machina, ce qui est pour partie imputable à sa corruption morale, culturelle et matérielle. Le triomphe du capitalisme marchant est indissociable de l’échec de la gauche rampante.

[13On court après le capitalisme et on fait courir, à titre de seul domaine encore gouvernable, le monde associatif.


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