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Depuis que l’usage de l’Internet s’est répandu, les sources informationnelles se sont multipliées de façon exponentielle. C’est donc à d’incommensurables masses documentaires et diversifications de contenus que les journalistes sont aujourd’hui confrontés.

Forcés de répondre en aval à une exigence d’immédiateté, de partage de l’information en temps réel, la difficulté de traiter celle-ci en amont sans commettre d’erreur est bien réelle.

Cet article vise à mettre au jour les dérives qu’est susceptible d’engendrer le lourd processus journalistique et invite le citoyen et le politique à se prêter à l’exercice constant d’une pensée critique…

Contexte, contraintes et limites du travail journalistique

Une contrainte journalistique majeure est liée à la temporalité : du temps, la presse n’en a plus vraiment.

Les délais sont très restreints dans les fourmilières que sont les rédactions de médias comme les quotidiens en presse écrite ou les journaux télévisés : souvent, un article doit être produit pour le jour même ou le lendemain.

La « course au scoop » est aussi un phénomène bien connu : pour vendre, rien de tel qu’une information en exclusivité. Cette caractéristique se voit d’autant plus renforcée à l’heure des réseaux sociaux : dans l’affaire de l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn aux Etats-Unis, Jonathan Pinet, jeune militant UMP et étudiant en affaires publiques, tweete : « un pote aux Etats-Unis vient de me rapporter que #DSK aurait été arrêté par la police dans un hôtel à NYC il y a une heure » moins de quinze minutes après ladite arrestation. Retransmis par plusieurs centaines d’internautes dont Arnaud Dassier, ce message s’est propagé à très grande vitesse.

S’il veut être le premier sur tous les sujets, le journaliste dispose d’un temps minimal pour sélectionner, vérifier et recouper les informations. S’il ne se dépêche pas, les réseaux sociaux et la concurrence auront vite fait de lui couper l’herbe sous le pied.

Cet impératif de quasi immédiateté peut poser problème. Par exemple, lors de la tuerie à Liège en décembre 2011, les journalistes ont commenté les événements en temps réel, en donnant parfois écho à des rumeurs démenties quelques heures plus tard. Lorsqu’une information s’avère partiale, voire fausse, les dégâts sont d’autant plus conséquents que celle-ci circule très rapidement dans toute la sphère médiatique. En se citant mutuellement, les médias s’auto-confortent dans leur propre sphère, se légitiment entre eux, s’attribuent un crédit mutuel. C’est d’autant plus risqué que l’un d’entre eux est toujours susceptible de se tromper.

« Prenant leur matériau à même source, peu à peu tous les médias en font le même récit. Et quand une exclusivité surgit, elle est aussitôt reprise par les concurrents, plus angoissés à l’idée d’avoir manqué quelque chose qu’à celle de trouver autre chose. La qualité, la diversité, mais aussi l’indépendance de l’information s’en trouvent gravement menacées. » [1]

Si les réseaux sociaux renforcent certaines difficultés, la presse n’a pas toujours eu besoin d’eux pour commettre plusieurs erreurs. En 2008, par exemple, Europe 1 annonce la mort de Pascal Sevran. Morandini, Ruquier, Yahoo et même Wikipédia ont relayé rapidement celle-ci. Son décès a ensuite été démenti par un communiqué officiel.

Autre illustration : le 20 octobre 2011, la chaîne iTele reprend une information de CNN, qui reprend elle-même celle-ci de BFM TV : « la fille de Nicolas Sarkozy s’appellerait Dahlia ». La fille de Nicolas Sarkozy s’appelle en réalité Giulia. Les exemples de ce type sont multiples.

Multiplicité des énonciateurs et des attentes extérieures

Cette limite du manque de temps alloué à la collecte, la vérification et à la confrontation des sources nuit d’autant plus à la critique documentaire lorsque les médias eux-mêmes ne citent pas correctement leurs sources. Ainsi, le 6 février 2012, La Libre titre la fin du « SAV des émissions » sur Canal + sans référer à sa source primaire qui est Télé2semaines, qui n’indique pas lui-même clairement d’où il tient cette information. Dès le lendemain, Omar Sy dément dans le Grand Journal. Le fait que les journalistes se citent mutuellement les uns les autres est problématique dans la mesure où ils postulent parfois acquise la vérification des informations, alors que ce n’est pas toujours le cas.

Aux délais de plus en plus serrés, il faut ajouter l’accroissement du nombre de sources et des attentes vis-à-vis de la presse. Cela se traduit sur Internet, mais aussi dans l’environnement des médias : de plus en plus d’organisations, d’institutions et d’individus communiquent, s’expriment, émettent des rumeurs, tâchent de convaincre un public et sont à l’affût d’attention journalistique. Il faudrait donc relayer plus d’informations plus rapidement, mais le tri à réaliser est colossal : il convient de faire la part des choses entre les différents articles des concurrents, les dépêches des agences de presse, les publicités masquées, les communiqués de presse et autres faits rapportés, les réseaux sociaux, etc.

Autant dire que les conditions ne sont pas optimales pour filtrer les articles sous-tendus par des intérêts autres que l’information et éviter les biais (déformations involontaires, omissions, orientations idéologiques, voire erreurs, fausses déclarations et désinformation) ; pour pratiquer une réelle investigation / analyse de fond ou encore pour prendre un temps de réflexion distanciée par rapport aux thèmes « à l’agenda », c’est-à-dire aux informations que l’on met en avant, et à celles que l’on occulte en conséquence...

Dans ce contexte, le journaliste n’a parfois pas toutes les compétences / connaissances pour bien comprendre tous les sujets qu’il est amené à traiter. Obligé de faire face à de nombreux domaines et n’étant pas expert en tout, il se peut qu’un journaliste interprète mal certains propos, les retranscrive de manière inadéquate, ou les traduise et les oriente en fonction de ses propres présupposés lors du recueil de ceux-ci.

« Les journalistes sont de plus en plus des ‘généralistes’ qui ‘touchent un peu à tout’ alors qu’auparavant, ils étaient davantage des ‘spécialistes’, experts dans certains domaines. Ils disposent aujourd’hui de moins en moins de temps pour recueillir, traiter et vérifier l’information en profondeur. Leurs articles sont de plus en plus courts et leurs deadlines, de plus en plus serrées […]

S’ils sont généralement bien formés, ils ne connaissent pas toujours bien la matière qu’ils couvrent et ne sont pas toujours suffisamment expérimentés. » [2]

Canevas, contraintes éditoriales et formatage

Une fois les informations choisies et vérifiées, le travail journalistique n’est pas encore terminé. Nous pourrions développer les risques de traitement biaisé des contenus en fonction des préférences et orientations idéologiques propres à une rédaction ou à un individu. Cependant, nous nous contentons de mentionner cette problématique bien connue tout en ne l’abordant sciemment pas ici : ces présupposés sont d’ores et déjà bien présents, parfois outrancièrement et à tort, dans le sens commun. Au-delà de ces problématiques se posent plusieurs problèmes liés aux canevas éditoriaux et au formatage.

En effet, au niveau de la presse écrite, un article se plie généralement à un format d’un certain nombre de signes, généralement déterminé par les publicités qui l’encadrent. Tel article doit faire entre 2000 et 2500 signes. Pas un de plus. Et tant pis s’il en faut davantage pour expliquer correctement un phénomène. En fonction des sujets, certains textes se retrouvent donc incomplets ou trop compliqués par rapport à la compréhension dont un citoyen pourrait avoir besoin. Ce cadre est encore plus prégnant sur Internet où les articles sont généralement plus courts, et dans les médias audiovisuels. A la télévision et à la radio, les séquences et reportages ont souvent une durée inférieure à trois minutes. Un témoignage ou un entretien avec un expert sont généralement réduits à une trentaine de secondes d’intervention dans le reportage.

La complémentarité des missions du journaliste et du documentaliste

Si nous n’avons pas manqué d’attirer l’attention sur les dérives possibles des pratiques du journaliste et les dérapages auxquels il est susceptible d’achopper, le but de cet article n’est en aucun cas d’incriminer celui-ci. Nous en sommes conscients, le métier tient en effet d’une véritable gageure, notamment par l’aspect antinomique de ses missions : d’une part, il doit recueillir et vérifier l’information, donc prendre de la distance vis-à-vis de celle-ci, d’autre part il doit rédiger un article attrayant, apte à séduire et faire réagir le public. Rude exigence que de devoir jouer en même temps les juges et les vendeurs…

Face aux enjeux périlleux qu’induit cette double casquette, il nous a paru utile de mettre en avant la complémentarité des missions du journaliste et du documentaliste, aussi appelé « gestionnaire de l’information ».

En effet, le travail de collecte de l’information, de vérification et de recoupement des sources que doit effectuer le journaliste dans un premier temps n’est autre qu’une des tâches endossées par le documentaliste au quotidien. Contrairement au journaliste, le documentaliste n’a besoin de se soucier ni de l’impact communicationnel du message à élaborer ni de la concurrence. Exempté de l’aspect commercial du métier journalistique, il est capable d’adopter une démarche critique beaucoup plus désintéressée. Pour le documentaliste, l’information vaut pour elle-même, et ne dépend pas de buts externes, comme séduire un public ou faire vendre. Il occupe de la sorte une position empreinte de réserve, marquée par une certaine prise de recul lorsqu’il doit observer un sujet de fond. Bien sûr, le documentaliste, comme tout le monde, a ses limites et n’entend pas pouvoir infirmer la mort d’une célébrité sans l’intervention de celle-ci ou de témoins avertis, mais il est, pour d’autres types d’informations, capable à tout le moins d’évaluer selon des critères rigoureux (source d’où provient l’information, identité de l’auteur ou de la personne interviewée, identification et récupération des documents primaires/en amont,…) la pertinence et la fiabilité des ressources qu’il compile.

Des rapports au temps différents

A l’abri des impératifs d’immédiateté et de scoop propres au journaliste, le documentaliste gère le caractère durable, accessible et structuré de l’information. Il se veut aussi responsable de la conservation des publications récoltées en amont et produites par les rédacteurs en aval : c’est lui qui capitalise les archives, la documentation et les données, en garantit la sauvegarde, mais aussi la description, l’indexation, le classement et l’organisation. Ces opérations optimisent la recherche pour les besoins ultérieurs des journalistes.

Le documentaliste s’efforce généralement d’assurer la pérennité des ressources et s’inscrit dès lors dans une logique de durabilité qui, sans pour autant la contredire, n’épouse pas toujours dans sa continuité l’urgence journalistique.

Lorsqu’une recherche documentaire est soumise au documentaliste, il est fréquent que celui-ci juge utile – et même parfois indispensable – d’entretenir un dialogue avec le journaliste pour pousser la réponse au degré de précision souhaité. Par ailleurs, le gestionnaire de l’information apprécie de recourir à la médiation documentaire, qui consiste à s’informer des connaissances de l’utilisateur de façon à mieux délimiter le périmètre de sa recherche. De telles démarches demandent du temps, ce dont le journaliste ne dispose pas toujours.

Ainsi, les rapports au temps requis au travail du journaliste d’une part et du documentaliste d’autre part ainsi que leurs préoccupations respectives – la primeur du message et la vente ou la vérité et la préservation de la mémoire – demeurent incompatibles à certains égards, dans certains contextes.

Le journalisme et les pratiques de documentation ne sont pas soumis aux mêmes contraintes temporelles ni aux mêmes demandes et formatages des contenus. En réalité, il est demandé au journaliste d’être documentaliste, tout en respectant des contraintes et en répondant à des attentes multiples et parfois contradictoires.

Une alliance difficile

Dans les années 1990 et 2000, il était encore fréquent que les groupes de presse emploient des documentalistes pour « soulager » les journalistes d’une partie de leur labeur. L’émergence d’Internet a constitué pour ceux-ci une mutation passablement inquiétante dans la mesure où il leur fallait – en plus des tâches habituelles – à la fois maîtriser ce nouvel outil, faire face à la surabondance d’informations et au risque de dispersion documentaire, organiser les données et les signets, les stocker et les indexer afin de pouvoir les retrouver ultérieurement, etc.

Avec le temps, l’utilisation d’Internet a perdu sa part de mystère et, en même temps, le développement des sites de presse et l’apparition des réseaux sociaux ont accentué les délais de transmission de l’information : comme cela a été dit précédemment, même le citoyen assure désormais la diffusion de l’actualité en temps réel. La concurrence s’est donc élargie pour la presse, rendant l’urgence d’autant plus difficile à gérer...

Est-ce parce qu’une collaboration, par essence chronophage, entre le documentaliste et le journaliste contribuait à ronger les délais infiniment restreints que les rédactions s’en sont séparé ?

Quelle que soit la raison pour laquelle les documentalistes ne sont plus guère sollicités par les entreprises de presse, force est de constater que leur choix d’émancipation ne constitue certainement pas l’option la plus commode s’il est question de maximiser l’évaluation des sources, la qualité de l’information et la pérennité des données. En effet, les erreurs susceptibles d’être commises par certains médias démontrent que la polyvalence a ses limites, et que l’urgence n’est en aucun cas l’alliée de la vérité, de la nuance ou de la complexité.

« La domination d’un modèle de l’information marqué par l’urgence et l’événement a nécessairement un impact très lourd sur toute la conception de l’information. (…) La valorisation de l’instant est déjà très forte puisque tout ce qui est neuf et nouveau est privilégié, tout ce qui est lent et complexe a tendance à être évacué. (...) Tout ce qui dure trop longtemps lasse et n’attire plus l’attention. Il y a évidemment une contradiction entre la rapidité de l’information, la simplification qui en résulte et la complexité de l’histoire et des problèmes de société. » [3]

Quel temps reste-t-il en effet au journaliste pour penser son sujet dès lors qu’il prend en charge, dès l’amont de la production rédactionnelle, des paramètres de type documentaire [4] et ce, en des délais records ? Bien que certains parviennent à éviter les écueils, il n’est pas rare que le métier soit desservi, que ce soit par l’approximation ou l’inexactitude des informations qui sont relayées, mais également par les fautes syntaxiques, orthographiques ou les coquilles que présentent les supports écrits de la presse...

Quelques recommandations en conséquence

Le traitement critique de l’information, eu égard à la rigueur et l’attention qu’il exige, est intimement lié au temps qui y est consacré. L’évaluation de la fiabilité, de l’honnêteté ou de la pertinence d’un document ne peut se faire qu’en prenant une distance permettant d’en analyser les tenants et aboutissants, d’en questionner l’expertise, de le remettre en contexte, en perspective avec d’autres sources, etc. Si les pratiques journalistiques n’offrent pas ou plus un cadre suffisamment propice à ces procédures, c’est au citoyen désireux de se forger une opinion nuancée d’appliquer ces différents filtres.

Selon qu’il souhaite approfondir des sujets de fond ou qu’il désire simplement se tenir au courant de faits généralistes, le citoyen a le choix entre différentes attitudes et différents types de sources. Il peut se limiter à un tweet, à un avis ou à un article de quotidien, comme il peut en confronter plusieurs, consulter une revue de presse et, qui plus est, se renseigner sur les auteurs.

Il convient de noter aussi que certains thèmes sont encore investigués dans des articles de fond, selon un point de vue pluraliste par des journalistes spécialisés pour lesquels l’immédiateté n’est pas une priorité cruciale, ou encore par des auteurs/rédacteurs qui ne dépendent pas d’entreprises presse, et qui analysent certaines questions à la lumière d’un savoir mûr et approfondi.

Plutôt que de se limiter à un regard simpliste vis-à-vis de la presse, se contentant de lui faire une confiance aveugle (aveugle en regard des risques de biais, d’erreurs, de désinformation) ou de lui adresser une méfiance systématique, cet article invite d’abord à prendre un temps de réflexion critique. Les articles qui figurent dans les médias sont généralement d’excellentes portes d’entrée par rapport à des thèmes spécifiques et complexes. Mais c’est aussi dans cette mesure que nous invitons ceux qui désirent aller en profondeur à ne pas se limiter à ce stade. Dans plusieurs dossiers, il est d’ailleurs plus qu’intéressant de diversifier les sources d’informations et de ne pas se limiter aux seules données relevant de l’actualité.

Bibliographie

[1DE HAAN, p. 32.

[2LEROY, p. 36-37

[3WOLTON, p. 98.

[4COTTE, p. 133.


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