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Le fait que les premières bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki aient été produites grâce à de l’uranium du Congo belge est assez connu. Mais est-ce la seule contribution belge aux programmes nucléaires militaires ? Poser la question, ce n’est pas encore tout à fait y répondre. C’est pourquoi j’ai produit sur le sujet une recherche inédite. Analysant les programmes d’armement nucléaire d’une quinzaine de pays, j’ai vérifié si une contribution belge comme par exemple la fourniture de technologie nucléaire par une entreprise ou un centre de recherches belges y figurait. Il m’a fallu compulser des dizaines de livres, de sites web et d’archives : les résultats sont bouleversants. La Belgique n’a pas uniquement aidé les Etats-Unis et la Grande-Bretagne à se procurer la bombe atomique, elle a aussi joué un rôle dans les programmes nucléaires militaires d’une dizaine d’autres pays, en général avec l’approbation du gouvernement belge. Le tout très discrètement. La France, l’Irak, l’Iran, la Libye, Israël et la Corée du Sud, Taiwan et le Pakistan ont ainsi bénéficié, d’une manière ou d’une autre, d’un soutien ou d’une participation belge dans leurs efforts pour disposer de la bombe atomique. Je propose une étude pays par pays, qui raconte l’histoire de la prolifération nucléaire et analyse les tensions au Moyen-Orient sous l’angle particulier de la course à l’armement nucléaire. Elle se termine par une série de recommandations politiques concrètes.

De l’uranium congolais pour les Américains et les Anglais

La mine de Shinkolobwe au Congo a été longtemps la mine d’uranium la plus importante du monde. Union Minière fut durant dix ans le premier fournisseur d’uranium des Etats-Unis, qui ont donc construit des centaines d’armes nucléaires grâce à l’uranium congolais. Dès ce premier dossier, on découvre des procédures et des mécanismes que l’on retrouvera à d’autres moments de l’histoire de la prolifération nucléaire. Une entreprise privée qui met un gouvernement devant le fait accompli, des accords secrets entre des gouvernements ou des Premiers ministres qui mentent devant les Parlements, etc.

Le Mossad à Olen

Le livre révèle plusieurs pages de notre histoire qui ne sont que peu ou pas connues. Ainsi, l’opération Plumbat, où le Mossad, le service de renseignement israélien, a réussi à se procurer 200 tonnes uranium provenant d’Union Minière en utilisant des entreprises écrans allemandes et italiennes, au nez et à la barbe des autorités belges. Ce chapitre se lit comme un thriller. Une partie des armes nucléaires israéliennes a donc été produite grâce à de l’uranium congolais vendu par Union Minière.

Belgonucleaire et le Centre d’étude de l’énergie nucléaire (CEN)

Ces deux « enfants » du rêve atomique belge ont joué un rôle-clé dans l’histoire de la prolifération. Dans les années ’50 et ’60, notre pays baignait dans une euphorie nucléaire plus grande encore que l’euphorie « dot com » d’il y a quelques années. Le CEN devint vite un centre de recherche de niveau international. Dès 1971, il était actionnaire à 50% de l’entreprise Belgonucleaire. Le CEN et Belgonucleaire deviennent alors des experts de la technologie du plutonium et l’utilisent pour produire du combustible pour des centrales nucléaires (le MOX). Mais le plutonium est également utilisé pour la fabrication de bombes atomiques. J’ai eu accès à une partie des archives de Belgonucleaire : malgré les nombreuses journées passées à les éplucher, je n’y ai pas trouvé un mot sur les risques de prolifération nucléaire. Et jamais un administrateur (public) du CEN n’y évoque l’enjeu de la sécurité internationale…

Pourtant, Belgonucleaire a fourni de la technologie et du know how en matière de plutonium au Pakistan et à deux autres pays qui ont développé pendant des années un programme nucléaire militaire caché, en l’occurrence la Corée du Sud et Taiwan. Belgonucleaire a été aussi le « consultant nucléaire » de Mohammed Khadafi - qui a également essayé de se doter de la bombe. Sous pression des Etats-Unis, cette entreprise a dû se retirer des projets libyens. Une entreprise belge, propriétaire pour 50% d’un institut public de recherche, a donc diffusé pendant des années du know how nucléaire sensible vers des pays ayant un programme nucléaire militaire...

En 1986, le CEN a effectué une mission importante au Pakistan. Les détails en sont exposés pour la première fois dans le livre. Le Pakistan n’a jamais signé le Traité de non-prolifération alors qu’à cette époque, il n’y avait pas le moindre doute que le Pakistan voulait la bombe, coûte que coûte. Le CEN y a rencontré le top de l’establishment nucléaire, qui avait comme première mission de fabriquer une arme nucléaire. Autre dossier énigmatique : le professeur Brabers de la KULeuven, « mentor » d’A.Q. Khan, le père de la prolifération nucléaire (du Pakistan vers l’Iran et la Corée du Nord), a entretenu des contacts avec Khan pendant des années et a multiplié les visites sur place, jusqu’à devenir le premier recteur d’un institut de recherche dirigé par Khan.

Le CEN et Belgonucleaire ont conclu en 2010 un accord de coopération avec la Chine portant notamment sur le transfert de know how dans le domaine du plutonium. Or, il y a quelques années, la Chine a transféré en cachette de la technologie nucléaire à des pays comme l’Iran, le Pakistan et la Corée du Nord.

L’Iran

Ces dernières années, plusieurs entreprises belges ont fourni à l’Iran des biens et technologies « dual use » ou « double usage » (civil et militaire). Dans un de ces dossiers, la Sûreté de l’Etat a été tellement négligente que son patron a dû démissionner. Le détail de ces fournitures est montré, de même que la difficile coopération entre différentes administrations qui font trop souvent primer l’aspect commercial sur la sécurité internationale. La lutte contre la prolifération nucléaire n’est donc pas terminée et la tension entre les intérêts commerciaux et la sécurité internationale reste importante.

Israël et la bombe

Le livre fournit aussi un résumé de l’histoire de la bombe israélienne et décrit la stratégie d’ambigüité du pays en la matière. Israël est la seule puissance nucléaire qui refuse de confirmer si elle dispose de la bombe. Cette doctrine s’avère payante jusqu’aujourd’hui (les raisons historiques qui ont fait d’Israël une puissance nucléaire sont rappelées dans l’ouvrage). Mais l’Iran pourrait changer la donne. J’estime, comme de nombreux experts, que l’Iran essaie de se doter la bombe atomique. Une attaque israélienne sur l’Iran est à redouter : elle n’arrêterait pas le programme nucléaire iranien, au contraire.

Janus

Un des constats les plus importants est que les tentatives de séparer le nucléaire civil du nucléaire militaire ont échoué. L’un après l’autre, les pays qui ont voulu la bombe ont utilisé leur programme nucléaire civil comme paravent : la France, la Libye, Israël, l’Irak, l’Iran, le Pakistan, la Corée du Sud, Taiwan, l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Argentine... Il n’y pas d’« uranium civil » et d’« uranium militaire ». Les deux aspects sont étroitement liés. La technologie nucléaire est une technologie Janus, à deux visages. Pire, même : la politique internationale en la matière est contradictoire, et cela depuis un demi-siècle. Le traité de non-prolifération et l’Agence Internationale de l’Energie Atomique sont des moteurs affichés de diffusion de la technologie nucléaire (civile). Or de cette manière ils augmentent le risque de prolifération nucléaire, alors qu’ils sont censés la limiter.

L’armement nucléaire et la démocratie

Le parlement n’a pu donner son feu vert à un programme nucléaire militaire que dans très peu de pays. Le plus souvent, ce sont quelques hommes politiques (souvent en concertation avec des militaires) qui en ont décidé. Dans chaque programme nucléaire militaire, les principes élémentaires de la démocratie ont été bafoués. L’histoire de la prolifération nucléaire est parsemée de manipulations, intrigues et mensonges. Et ce, au plus haut niveau de l’Etat : présidents et premiers ministres. La course à la bombe semble faire s’évaporer le dernier brin d’éthique et de déontologie. Nous, citoyens, ne devons-nous pas essayer d’y mettre fin afin de replacer la politique étrangère et de sécurité dans lé périmètre de la démocratie ?

L’espoir

Le discours sur les armes nucléaires a beaucoup évolué au cours des vingt dernières années. De plus en plus d’hommes et femmes politiques, ainsi que des militaires (!) demandent ouvertement la destruction de toutes les armes nucléaires. Mais tant que les cinq membres du Conseil de sécurité auront des bombes atomiques, d’autres pays en voudront aussi. Dans le nouvel ordre international, la prolifération nucléaire est devenue immaîtrisable et très dangereuse.

Recommandations

Le livre en contient beaucoup. Limitons-nous aux plus importantes.

Je plaide fermement pour un approfondissement de la recherche historique dans le domaine. Car il y a encore de nombreuses pages de l’histoire nucléaire belge qui ne sont pas connues. Le Centre d’Etude et de Documentation Guerre et Sociétés contemporaines (CEGES) pourrait jouer ici un rôle central. Pointons aussi le fait que l’Union Minière – aujourd’hui Umicore – a demandé à des historiens indépendants d’écrire son histoire, alors qu’elle n’était pas obligée de le faire. Un exemple à suivre pour le CEN et Belgonucleaire.

Quelle est la mission du CEN ? Pourquoi n’y a-t-il pas un contrat de gestion avec l’Etat fédéral ? Ne faut-il pas supprimer le projet « MOX » en Chine ? Il est temps de mettre fin à la diffusion de la technologie du plutonium.

La politique en matière d’exportation de biens et technologies nucléaires doit être revue je formule à cet égard plusieurs propositions concrètes. Si elle veut montrer l’exemple la Belgique doit en tout cas tout faire pour qu’il n’y ait plus d’armes nucléaires à Kleine Brogel.

Enfin, le livre évoque la dette de la Belgique vis-à-vis du Congo. Le site de Shinkolobwe est pollué et les habitants qui l’entourent courent des risques sanitaires. Assainissons ce site aussi vite que possible et prévoyons une indemnité pour les habitants.

Sur le plan international, un travail énorme nous attend : la réforme du Traité de non-prolifération et de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, la réduction du nombre d’armes nucléaires et finalement leur élimination, etc. Un travail de Sisyphe ? Je ne le pense pas : l’assise pour une telle politique - dans les lieux de pouvoir également – est plus grande que jamais.

Un monde sans armes nucléaires n’est plus une utopie. C’est un objectif réalisable et cela dépendra de chacun d’entre nous.

Informations pratiques :

Edition Etopia 2012

Le livre est disponible en librairie au prix de 15 € (Diffusion Nord-Sud), sur les liseuses Kindle via Amazon (Libook) au prix de 4,99€. Mais on peut également l’obtenir auprès d’Etopia (www.etopia.be)


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