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Benoît Lechat

Né à Eupen en 1960, Benoît Lechat a été au Groupement des Jeunes Protecteurs de la Nature (GJPN) à la fin des années ’70 avant de faire des études de philosophie et de journalisme. Après avoir couvert l’actualité sociale à l’Agence Belga pendant les années ’90 et notamment les mouvements des enseignants et des étudiants, il a rejoint l’équipe d’Isabelle Durant au Ministère fédéral de la Mobilité et ensuite Etopia en 2004. Il publie régulièrement dans la Revue Nouvelle des articles consacrés à la politique et aux médias belges.

Il est responsable des publications chez Etopia, membre du Conseil scientifique de la Fondation de l’Ecologie Politique et rédacteur en chef du Green European Journal

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Un débat à poursuivre sur le modèle social-écologique du XXIème siècle

La Fondation Heinrich Boell a présenté en octobre 2011 le résultat d’un long travail collectif sur l’avenir de l’Europe. Il s’agit d’une invitation au débat sur le projet que nous voulons pour l’Europe du XXIème siècle. La présente réaction appelle un double approfondissement : d’une part, sur les causes et les remèdes à apporter à la crise et d’autre part, sur le dialogue transnational à poursuivre pour élargir la base sociale d’un concept renouvelé de la solidarité européenne.

En période de crise, il peut y avoir urgence à prendre le temps le temps de la réflexion. Ce qui peut paraître un luxe surréaliste est en réalité souvent une nécessité absolue. Ouvrir des perspectives plus lointaines permet de trouver des solutions plus créatives et plus mobilisatrices. Ce raisonnement s’applique bien au travail que la Fondation Heinrich Boell a entamé en 2010 au sujet de l’avenir de l’Europe, en mobilisant une commission d’une cinquantaine d’experts essentiellement issus du monde académique et politique. Le rapport « Solidarity and Strength » n’est pas une bouteille lancée à la mer mais une invitation au débat européen et c’est à ce titre qu’il faut la lire et lui répondre. Le renforcement d’un espace public européen est non seulement le travail auquel entend contribuer le Green European Journal, c’est aussi l’attente explicite formulée par la Boell. On ne peut plus se contenter de parler des conséquences nationales de décisions européennes : le temps est venu de débattre simultanément dans différents pays des mêmes objets politiques. Et n’y-a-t-il pas aujourd’hui d’objet politique plus important que l’avenir de l’Union européenne et du modèle de société que nous voulons pour elle en ce XXIème siècle ?

1. Une proposition absolument « politique » et « pragmatique »

Ma réaction d’écologiste belge qui se situe au carrefour de plusieurs cultures et de plusieurs sensibilités politiques vertes porte à la fois sur le fond et sur la méthodologie à mettre en œuvre pour faire avancer le projet d’un nouveau « narratif » européen, c’est-à-dire d’un nouveau « récit » global, donnant du sens à des actions isolées et mobilisant les énergies collectives pour le XXIème siècle.

Ce nouveau récit, la Fondation Boell le résume en deux mots dont le choix ne doit rien au hasard. Leur complémentarité indique bien l’ambition absolument politique du projet : il ne s’agit pas d’élever une protestation plus ou moins morale ou radicale par rapport à l’évolution de l’Europe et du monde, mais d’offrir un cadre normatif renouvelé assorti de propositions concrètes pour le mettre pratiquement en œuvre, en tenant compte des conditions institutionnelles et politiques réellement existantes au sein de l’Union européenne.

La commission d’experts paraît ainsi avoir paraphrasé le grand philosophe français Blaise Pascal selon lequel « La justice sans la force est impuissante : la force sans la justice est tyrannique » [1].

Cette maxime, elle entend l’appliquer à la fois au niveau intra-européen et au niveau global, au sens où la solidarité doit être portée effectivement à l’intérieur et à l’extérieur par une force de la coopération qui ne trouve pas de légitimité en dehors de l’exigence de solidarité. Cette interdépendance semble également justifier l’exigence de pragmatisme qui anime tout le rapport et qui l’amène à proposer une série de projets mobilisateurs dont la Boell pense qu’ils seront de nature à relancer une dynamique de coopération au sein de l’Union européenne. Je n’entrerai pas dans un exercice d’exégèse philosophique au sujet des tensions entre la justice et la force telle que la conçoivent chacun de leur côté Blaise Pascal et la Fondation Heinrich Boell, mais je me contenterai à ce stade d’émettre un certain nombre de questions et de points de vue sur le diagnostic et les propositions formulées.

2. Quel diagnostic de la crise ?

La première question porte sur le diagnostic des causes de la crise actuelle de la zone euro et dès lors sur la thérapeutique pour y remédier. En substance, la Boell estime que la crise est essentiellement la conséquence de l’absence d’une véritable gouvernance économique européenne et dès lors d’un manque de démocratie européenne. Cette nouvelle gouvernance économique et le renforcement de ses bases démocratiques forment la condition nécessaire mais pas suffisante de la sortie de crise. Celle-ci doit aussi passer par un mécanisme durable de maîtrise de l’endettement des Etats ainsi que par la mise en œuvre d’Eurobonds pour la partie de la dette publique supérieure à 60% du PIB. Cette solidarité budgétaire doit permettre une relance de la croissance, singulièrement dans les pays les plus endettés. La modernisation écologique [2] des économies de ces pays doit leur donner de nouvelles perspectives. La Boell ne néglige pas le pilier social d’un Green New Deal qui doit « renouveler l’équilibre social » au sein de l’UE. Elle entend cependant tenir compte des limites légales actuelles, que ce soit en développant des standards sociaux minimaux ou en jetant les bases d’une assurance-chômage européenne qui aurait un effet stabilisateur en cas de crise.

Ce texte qui a été conçu avant l’évolution dramatique de la crise de la seconde moitié de 2012 croise des débats encore plus urgents sur l’attitude à adopter aux plans nationaux quant au niveau de traité européen de discipline budgétaire. Les positions qui seront adoptées dans ce cadre varieront à la fois en fonction des contextes nationaux (la présence éventuelle dans des coalitions, la situation économique, les rapports de forces internes…) et des analyses des causes de la crise. A cet égard, il est frappant de constater que la Boell concentre son attention sur les causes qui découlent de manquements européens – qu’ils soient institutionnels ou qu’ils découlent de la « mauvaise gestion » de certains gouvernements. Elle ne s’appesantit guère sur la responsabilité du discours économique et des politiques économiques dominants en Europe et plus largement dans les pays membre industrialisés depuis la fin des années 70. Or le surendettement de maints Etats n’est pas seulement le résultat d’une défaillance de la part des gouvernements et du caractère incrémental de la construction européenne. C’est aussi la conséquence directe des politiques néo-libérales de dérégulation financière et sociale qui pendant près de trente ans ont alimenté la croissance des dettes privées et publiques qui ont été consenties pour permettre aux Etats et aux personnes frappées par la croissance des inégalités le maintien d’un niveau de consommation, par ailleurs largement non soutenable [3]. Dans les pays de la zone euro, certains ont plus ou moins été en mesure de profiter de cette dérégulation en usant de leurs capacités à s’adapter à la compétition économique, qu’elle soit intra-européenne ou internationale.

3. Quel projet pour quelles mobilisations collectives ?

Refonder une solidarité européenne à la mesure des défis sociaux et écologiques du XXIe siècle implique de reconnaître l’impact de ces choix politiques, singulièrement si les Verts veulent être en mesure de donner une réponse non-démagogique à l’irrépressible montée de la colère sociale. Quels que soient les difficultés et les impossibilités inhérentes à la diversité des politiques sociales nationales, il va en effet devenir de plus en plus urgent de trouver une alternative à la promesse largement non-tenue de l’Europe sociale. Si celle-ci ne fut pas nécessairement formulée comme telle, elle a été néanmoins implicite dans toute la phase de mise en œuvre du Traité de Maestricht. Garder l’Europe sociale comme un idéal régulateur, c’est indispensable si la construction européenne veut conserver le soutien que le mouvement syndical européen lui a jadis apporté en contrepartie de la mise en compétition des systèmes sociaux nationaux.

Mais ici aussi, il ne faut pas entretenir l’espoir d’un « retour en arrière » vers les « Trente glorieuses » au moment où les Etats nationaux disposaient encore d’outils macro-économiques leur permettant de défendre leurs Etats providence. Certes, la modernisation écologique permettra à l’économie européenne de conserver une place importante dans l’économie mondiale et elle assurera la possibilité d’une force et d’une solidarité européenne. Mais tous les écologistes d’Europe doivent s’en souvenir : l’économie écologique est la plus performante là où les mouvements sociaux animés par la perspective d’une vie meilleure et en l’occurrence d’un « vivre autrement » sont ou ont été les plus forts [4].

4. Repenser l’équilibre entre l’Etat, le marché et les « commons »

Par ailleurs, l’attention qu’il faut porter à juste titre à l’enjeu de la force d’une Union européenne dont l’économie ne pèse plus que 7% du PIB mondial ne doit pas nous inciter à rechercher une croissance de n’importe quel type. La tentation est d’autant plus forte dans des pays guettés par la cessation de paiements. Mais si la Boell n’entend pas oublier la réflexion sur le contenu de la croissance, il faut aussi lui suggérer d’impliquer dans sa réflexion sur le futur de l’économie européenne, la question du découplage absolu entre la croissance du PIB et celle des pollutions en tous genres, comme par exemple les émissions de Gaz à Effet de Serre. Ce n’est pas seulement un débat technique entre ingénieurs et économistes sur la possibilité d’un progrès technique avançant plus vite que la croissance démographique et économique. C’est aussi un débat absolument politique et social à mener à la fois sur le type d’organisation sociale et sur le rééquilibrage à rechercher entre le marché, l’Etat et les « commons » dans l’économie européenne (et mondiale) du XXIe siècle.

Ce débat qui est actuellement en pleine accélération [5] doit être mené au plan européen, entre les Verts et tous les partis potentiellement intéressés, et au-delà, avec les mouvements sociaux, qu’ils soient traditionnels (les syndicats) ou d’un nouveau genre (transition movement…) L’objectif de ce débat doit être de définir à quoi ressemblera le modèle social de la première moitié du XXIe siècle qui sera le pendant de ce que furent tour à tour le compromis fordiste des Trente glorieuses et le libéral-productivisme du dernier quart du XXème siècle. Un des nombreux défis de ce projet sera de ne pas s’arrêter aux frontières de la zone euro et d’impliquer également les Etats post-socialistes.

5. La dimension symbolique de la solidarité

Ma dernière remarque portera sur la notion de solidarité. Elle s’ancre dans mon expérience belge du débat sur les transferts financiers entre la Flandre et la Wallonie. La leçon que j’en tire est qu’il ne faut ni sous-estimer, ni surestimer l’importance de la dimension symbolique de ces transferts telle que depuis Marcel Mauss, l’anthropologie du don nous a appris à la comprendre. Il faut en l’occurrence prendre la bonne mesure des ressentiments que peuvent générer le « don non rendu », aussi bien chez celui qui donne sans espoir de retour que chez celui qui reçoit sans avoir d’espoir de pouvoir un jour rendre… En Belgique, nous sommes désormais payés pour savoir qu’on ne prend jamais conscience assez tôt des effets dévastateurs de ces ressentiments lorsqu’ils sont aggravés par des dénis de reconnaissance. Nous devons donc redoubler de créativité pour développer des manières originales de reproduire de « l’endettement mutuel positif » entre tous les Européens. Les projets phares proposés par la Boell (une Green New Deal européen, une Communauté européenne des Energies renouvelables, une refonte écologique de la politique agricole commune, une réforme de la politique extérieure et de voisinage…) en offrent d’ailleurs la possibilité.

6. L’Europe, un enjeu de politique intérieure, vraiment ?

Mais la solidarité passe aussi par l’empathie : dans la situation présente, il s’agit de reconnaître autant le risque de défendre les Eurobonds en Allemagne qu’à réclamer une politique budgétaire rigoureuse dans des pays où le consensus social est plus fragile, parce que les inégalités y sont déjà plus fortes. L’urgence reste donc plus que jamais d’amplifier le débat pour transformer l’interdépendance de fait entre Européens en une solidarité positive vécue aux niveaux des peuples.

Pour les Verts, il faut sans doute aussi songer à multiplier les possibilités de rencontres transnationales en dehors des lieux habituels où les personnes engagées au niveau européen se rencontrent. Les Belges n’ont guère de leçons à donner en la matière. Ils vivent au cœur géographique de l’Europe. Plus que nulle part ailleurs, de par son importance structurelle, la politique européenne relève de la politique intérieure. Mais il nous reste encore d’énormes efforts à faire pour aller à la rencontre des autres Européens, en commençant par nos voisins immédiats qui habitent de l’autre côté de nos frontières encore nationales.

[1Blaise Pascal, « Pensées ».

[2C’est-à-dire une politique économique qui vise à renforcer l’efficience dans l’utilisation des ressources, en mettant en œuvre des outils techniques (énergies renouvelables, économies d’énergie…) et de marché (écotaxes…).

[3Voir notamment les analyses développées sur ce plan par LIPIETZ et JACKSON

[4DRYZECK J. 2005

[5Voir le succès de la conférence organisée le 9 mars à Bruxelles par la GEF, Etopia et OIKOS (link article DeHelling)


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