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La place des archives des mouvements sociaux
 
 
Christoph Becker-Schaum

Maître de conférences à l’Institut de sciences politiques à l‘Université libre de Berlin (recherche sur les partis, 2003-2012) et à l’Université de sciences appliquées de Potsdam (description et valorisation des ressources archivistiques, depuis 2002). Ses publications portent sur l’histoire de l’historiographie, sur l’histoire du Parti vert et du mouvement de la paix.

Né en 1952, est historien, directeur du centre « Archiv Grünes Gedächtnis » de la Fondation Heinrich-Böll depuis 1995

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L’enjeu de l’intégration des archives des mouvements sociaux dans les archives vertes semble être une question exclusivement archivistique. Ce n’est évidemment pas le cas. Le centre d’archives de la Fondation Heinrich Böll, « Grünes Gedächtnis » (littéralement « la Mémoire verte ») qui s’occupe des archives des Verts allemands, a élargi son périmètre et traite également celles de la mouvance verte à un niveau suprarégional. Cette dimension suprarégionale est nécessaire. Elle fait partie des directives communes à tous les centres d’archives liés aux partis politiques allemands. Publiées en 2013, ces directives indiquent que les centres d’archives des Fondations politiques ont pour mission d’archiver les documents produits par les organisations qui gravitent autour de chacun des partis [1]. En ce qui concerne les Verts, nombre d’organisations et de mouvements sociaux entrent ainsi en ligne de compte, notamment les mouvements anti-nucléaires. Mais pour l’heure, il n’y a pas de stratégie particulière pour leur archivage. Cela requiert un effort mutuel tant du côté des organisations qui ont produit ces archives que du côté des centres qui vont les inventorier. Dans cet article, je voudrais réfléchir à l’enjeu de l’archivage des mouvements sociaux à partir de deux questions différentes. Comment et dans quelles circonstances la « Grünes Gedächtnis » a pris possession des archives des mouvements sociaux ? Quel est le périmètre des sources historiques des mouvements sociaux conservées par notre centre ? La première question concerne la provenance, la seconde relève de la pertinence.

Qu’est-ce que le « Grünes Gedächtnis » ?

Pour commencer, quelques mots sur notre centre d’archives « Grünes Gedächtnis ». Celui-ci accueille à la fois les archives de la Fondation Heinrich Böll et les archives politiques du parti Alliance 90/Les Verts (Bündnis 90/Die Grünen) [2]. Comme le veut l’usage en Allemagne, les Fondations politiques des partis représentés au Bundestag par un groupe parlementaire sont chargées de la collecte et de la gestion des archives de ces partis. Ce dispositif offre à la fois une sécurité financière et une série d’avantages à long terme. Les Fondations garantissent l’indépendance des archives. Leur utilisation n’est pas limitée par une quelconque volonté politique.

Le nom de notre centre d’archives « Grünes Gedächtnis », « Mémoire Verte », remonte à un congrès organisé en 1988 sur ce thème. Deux ans plus tard, le 2 décembre 1990, les Verts subissent une grande défaite électorale, ils passent sous la barre des 5%. Comme ils sont privés de représentation parlementaire fédérale, ils doivent dans l’urgence trouver une structure pour accueillir l’ensemble des documents produits depuis leur entrée au Parlement fédéral. Dans les semaines qui ont suivi cette défaite, les dossiers et collections de documents du groupe parlementaire en cours de dissolution furent mis en sûreté et des décisions nécessaires à l’établissement des archives furent prises. En 1991, un premier bâtiment ayant été aménagé, le parti fédéral y apporta ses dossiers. Ce fut ensuite le tour des collections de photos et d’affiches du service de presse et du groupe parlementaire. La collection fut ensuite complétée par les livres, revues, dépliants et objets de publicité produits par les Verts. En 1992, la Fondation Böll devint pleinement responsable de ces collections. Nos fonds furent ensuite augmentés des archives de Petra Kelly, députée verte au Bundestag de 1983 à 1990. La défaite électorale de 1990 l’avait en effet obligée, elle aussi, à archiver la masse de documents qu’elle avait entreposés dans son bureau de parlementaire. Après son décès en 1992, ces archives, ainsi que l’ensemble des documents et collections qu’elle avait accumulés à son domicile furent regroupés dans les Archives Petra Kelly et intégrés dans notre centre. Outre ses archives parlementaires, ce fonds comporte également des collections de documents sur des sujets très diversifiés, allant de la situation au Tibet aux cancers des enfants. On y trouve des traces de l’engagement mondial de Petra Kelly dans les mouvements de la paix, de l‘écologie et des femmes, son action en tant que porte-parole du parti, mais aussi du premier groupe au Bundestag, ses voyages à l’étranger, ses discours et ses correspondances. Petra Kelly a toujours été davantage une figure de mouvements que de parti. [3] Nombre de chercheuses et de chercheurs ont d’ailleurs confirmé la richesse de ses collections tant pour les Verts que pour le mouvement pacifiste et anti-nucléaire, le tout à un niveau international.

Le nom « Alliance 90/Les Verts » remonte à l’élection du Bundestag de 1990. Il résulte de l’alliance électorale des mouvements de citoyen(ne)s et du parti Vert de la RDA. Cette alliance a formé un groupe de huit députés au Bundestag. Une de ses premières décisions fut de reconnaître la Fondation verte du parti des Verts de la RFA comme sa propre fondation politique, en ce compris son centre d’archives « Grünes Gedächtnis ». Mais les archives des mouvements citoyens de l’ancienne RDA et notamment de la révolution pacifique de 1989 furent conservées à la « Robert Havemannn Gesellschaft » qui avait auparavant entamé ce travail d’archivage.

Sur un plan politique, les huit députés de « l’Alliance 90/Les Verts » s’engagèrent résolument pour la modernisation de la loi fondamentale de la RFA afin qu’elle devienne la constitution commune de l’Allemagne réunifiée. Pour donner un maximum de publicité à ce débat, ils coopérèrent avec des organisations extra-parlementaires, comme le « Conseil pour une Fédération démocratique des États allemands » (« Kuratorium für einen demokratisch verfassten Bund deutscher Länder ») et l’« Initiative pour Développer la Démocratie » (« Initiative Demokratie entwickeln »). Il fut alors convenu que ces deux organisations transféreraient à la « Grünes Gedächtnis » les dossiers de la campagne une fois celle-ci achevée. Les premiers jalons de l’archivage d’organisations extra-parlementaires étaient ainsi posés.

En 1994, avec le retour des Verts au Parlement fédéral entretemps unifié, furent jetées les bases définitives de la Fondation verte et de son centre d’archives. Les conditions à long terme étaient posées pour l’existence d’un centre d’archives. Dans le même temps, un besoin croissant d’archivage apparaissait dans les associations de l’ancienne Allemagne de l’Ouest. En l’espace de quelques années, la plupart des associations et des groupes parlementaires des Länder, ainsi que le groupe des Verts au Parlement Européen versèrent à la « Grünes Gedächtnis » les documents dont ils n’avaient plus besoin pour leurs activités immédiates.

En 1996/1997, la Fondation Heinrich-Böll remplace la Stiftungsverband Regenbogen (Fédération des fondations Arc-en-ciel) qui était elle-même composée de la Fondation Buntstift (Göttingen), Frauen-Anstiftung (Hambourg) et de la Fondation Heinrich-Böll (Cologne). Les fonds de ces trois fondations et de la fédération Arc-en-ciel furent alors versés à la « Grünes Gedächtnis ». La Fondation ne s’occupant pas de politique au jour le jour (qui relève du parti et du groupe parlementaire), elle s’orienta vers la société civile. Cela se vérifie également au sein d’autre Fondation, prenons par exemple la Fondation féministe Frauen-Anstiftung, elle se considère comme étant véritablement partie prenante du mouvement des femmes. Cet engagement se retrouve également dans leurs archives, leur contenu est beaucoup plus proche d’un mouvement des femmes que d’une fondation partisane et politique.

La concomitance de ces deux sphères s’accentua au sein de la « Grünes Gedächtnis ». Dès le milieu des années 1990, elle commença à conserver des archives des associations du mouvement de la solidarité internationale, du mouvement anti-nucléaire, du mouvement des femmes ainsi que des archives des départements de sciences politiques qui ont étudié l’émergence des Verts à partir des mouvements sociaux des années 1970, 1980 et 1990. Il s’agit ici essentiellement de préservation, ces programmes de recherches ayant cessé depuis un certain temps.

Parallèlement, les associations qui poursuivent leurs actions furent confrontées à la question de savoir si elles devaient se doter de leur propre centre d’archives ou si elles devaient collaborer avec des centres d’archives professionnels. La tradition historique ne préconise-t-elle pas de séparer la gestion quotidienne et le métier de l’archivage ? Le « Grünes Gedächtnis » reçut à plusieurs reprises des demandes de ce genre émanant d’associations suprarégionales écologistes, féministes, pacifistes et de solidarité internationale. Dans certains cas, elles aboutirent à des engagements, des conventions, des accords pour réaliser des inventaires et préserver ces archives, même si notre principal travail s’articule autour des archives des Verts. Aujourd’hui, nous conservons quelque 200 fonds provenant de députés ou de militants et une vingtaine en provenance d’associations. Initialement, la conservation de ces fonds d’associations ne fait pas partie de notre perspective stratégique, elle a surtout répondu à des situations d’urgence, c’est-à-dire de sauvetage d’archives, qui font également partie de notre métier. Actuellement, grâce à ces nouvelles acquisitions, la Fondation Böll souligne l’importance d’un maintien de la diversité du paysage archivistique alternatif qui est assez développé en Allemagne.

Cependant, notre centre d’archives n’a pas besoin de conserver les archives des différents mouvements sociaux pour être un point central d’études de ces mouvements. L’explication réside dans la façon dont les Verts se sont constitués en Allemagne. Cette histoire ainsi que la façon dont ils se sont constitués en « parti anti-partis » est loin de l’idée d’une opposition théorique entre le parti et les mouvements sociaux. Au contraire, les partis verts ont rassemblé des gens qui ont traduit les préoccupations des mouvements écologiques, pacifistes, féministes dans les institutions parlementaires. La politique des Verts des années 1980 est l’expression de ces mouvements sociaux. Leur critique du parlementarisme a trouvé écho dans le nouveau parti. Inversement, les Verts ont été soucieux de souligner le lien avec ces mouvements. Les contenus politiques des Verts et des mouvements sociaux sont les mêmes. Les Verts, tels qu’ils ont émergé au début des années 1980, ne constituent pas une force politique distincte des mouvements sociaux, mais une nouvelle organisation de ces mouvements.

Les mouvements citoyens des années 1980 ne se reconnaissaient pas dans un fonctionnement politique où les partis gouvernent et où la masse des citoyen(ne)s est gouvernée. Plus de participation était le mot-clé pour ceux qui voulaient réformer la démocratie allemande par le bas. La participation à la vie politique visait à l’inclusion de nouveaux groupes sociaux et de nouveaux thèmes politiques dans le débat public. La volonté de communiquer avec les associations et les initiatives citoyennes est très présente dans les archives des groupes parlementaires et des représentants politiques verts. Barbara Oesterheld (décédée en 2009) qui fut la porte-parole des Verts berlinois a par exemple laissé une collection de documents qui témoignent de leur engagement de longue date en faveur de la création d’un parc naturel sur le site ferroviaire abandonné de « Gleisdreieck », non loin du centre de la capitale allemande. Ce fonds permet de voir comment les actions extra-parlementaires et parlementaires coopérèrent avec succès.

Il est également important de noter que les mouvements sociaux à l’époque de l’émergence des partis Verts ne sont pas incorporés dans de grandes organisations, comme peuvent l’être les syndicats pour le mouvement ouvrier. Ils reposent sur des initiatives locales mises en réseau [4]. Ces archives sont donc plus celles d’initiatives individuelles de militants. Ce n’est qu’à travers elles que l’on peut reconstituer les réseaux. Certains militants ont ainsi fait valoir, comme Barbara Oesterheld, leur engagement dans ces initiatives, au moment de présenter leur candidature sur les listes électorales vertes. Leurs archives portent la trace de leurs engagements. S’il y a une stratégie du Grünes Gedächtnis par rapport aux mouvements sociaux, elle réside d’abord dans le travail militant des futurs parlementaires verts.

Evidemment, il faut continuer à soutenir le réseau des archives alternatives même si la première mission de la Grünes Gedächtnis est d’accueillir les archives du parti. Les archives des réseaux des nouveaux mouvements ne le sont que plus sporadiquement et évidemment sous couvert d’une convention. Paradoxalement, notre force comme archives des mouvements réside dans la qualité de notre travail au service des Verts. Comme nous l’avons vu, il y a une imbrication de deux sphères et il est tout à fait cohérent de traiter l’ensemble de ces archives de même que la politique moderne n’est pas envisageable sans l’engagement de la société civile et des initiatives citoyennes.


Le centre d’archives de la Fondation Heinrich-Böll est également membre du réseau international des archives de l’écologie : International Ecology Archives Network. ( voir p. 93 )

[1Konrad Adenauer Stiftung [et al.], dir., Dokumentations- und Sammlungsprofil der Archive der politischen Stiftungen in Deutschland, München, 2013, p. 5.

[2CHRISTOPH BECKER-SCHAUM, Das Archiv Grünes Gedächtnis der Heinrich-Böll-Stiftung e.V., in : Anja Kruke, Harry Scholz, dir., Die Archive der Politischen Stiftungen in der Bundesrepublik Deutschland – Ein Archivführer. Beiträge aus dem Archiv der sozialen Demokratie, Heft 6, Bonn, 2010, p. 77-93.

[3SASKIA RICHTER, Die Aktivistin. Das Leben der Petra Kelly, München, 2010.

[4CHRISTOPH BECKER-SCHAUM, Die institutionelle Organisation der Friedensbewegung, in : Christoph Becker-Schaum [et al.], dir., „Entrüstet Euch !“ Nuklearkrise, NATO-Doppelbeschluss und Friedensbewegung, Paderborn, 2012, p. 151-168.


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