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Quelles archives pour quelle galaxie verte ?
 
 
Benoît Lechat †

Né à Eupen en 1960, Benoît Lechat a été au Groupement des Jeunes Protecteurs de la Nature (GJPN) à la fin des années ’70 avant de faire des études de philosophie et de journalisme. Après avoir couvert l’actualité sociale à l’Agence Belga pendant les années ’90 et notamment les mouvements des enseignants et des étudiants, il a rejoint l’équipe d’Isabelle Durant au Ministère fédéral de la Mobilité et ensuite Etopia en 2004. Il publie régulièrement dans la Revue Nouvelle des articles consacrés à la politique et aux médias belges.

Il est responsable des publications chez Etopia, membre du Conseil scientifique de la Fondation de l’Ecologie Politique et rédacteur en chef du Green European Journal

Benoît est décédé le 8 janvier 2015

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Premier bilan archivistique d’une recherche sur les origines d’Ecolo

Par bien des côtés, le voyage à travers les archives de ce qu’on appelle désormais un peu par convention « la mouvance environnementale » belge s’assimile à la découverte de ces terres inconnues, du moins de l’homme occidental, jadis répertoriées sur les cartes du nouveau monde par les mots latins « hic sunt leones » (« ici se trouvent les lions »), désignant un monde sauvage, aussi fascinant qu’ignoré. Les explorateurs archivistes ont beau être enthousiastes, patients et organisés, les terres nouvelles qu’ils sont appelés à répertorier résistent parfois longtemps à leurs emprises, tout simplement parce qu’il n’est pas aisé de définir de manière univoque ce que serait cette fameuse « mouvance environnementale », voire écologiste ou écologique… C’est du moins une première impression globale qui émane de mon petit parcours à travers l’histoire de la naissance de l’écologie politique en Belgique [1]. Un parcours passionnant à maints égards que j’ai pu effectuer ces dernières années en bénéficiant des fruits du premier travail de conservation mené par le Centre d’archives privées Etopia. De ce parcours encore partiel et qui, je l’espère, suscitera de nouvelles vocations de recherche et de travail archivistique, je voudrais retenir provisoirement – et de manière très rapide - quelques questions.

1. Il n’est pas facile de définir le champ du travail archivistique de la galaxie verte. Sa constitution n’est pas encore achevée. Faut-il l’élargir à l’ensemble de l’histoire environnementale ?

L’histoire environnementale est une discipline en plein essor, pas seulement en Belgique, également au niveau global [2]. Les sources qu’elle utilise sont multiples et ne se laissent pas réduire à l’une ou l’autre catégorie de fonds. C’est un mélange d’histoire des hommes et de la nature, des relations entre les hommes et leurs environnements, qui nous en dit long sur l’écologie prise au sens le plus large, c’est-à-dire sur l’étude des interactions entre les sociétés humaines et les écosystèmes. L’histoire environnementale pourrait donc constituer une composante importante de l’écologie scientifique, dans son sens le plus élargi. Elle pourrait aussi alimenter une « écologie politique », au sens d’une approche théorique de choix établis par les humains dans leurs rapports avec leurs environnements, tout comme l’économie politique est l’étude des choix politiques en matière économique [3]. On pourrait donc commencer par se concentrer sur les acteurs (individuels ou collectifs) qui ont commencé à « problématiser » (politiser, soumettre au débat, décrire…) ces rapports entre les humains et les sociétés.

2. Quelle période historique faut-il privilégier ?

Traditionnellement, la période des années 1970 est considérée comme un moment charnière dans la prise de conscience environnementale [4]. Mais en réalité, on se rend de plus en plus compte que bien avant la seconde moitié du XXème siècle, de nombreuses voix se sont fait entendre pour dénoncer l’impact de l’activité humaine sur l’environnement naturel et sur les conséquences négatives que cela pouvait avoir en retour pour les sociétés. Il y a eu de très nombreux précurseurs de la conscience écologique. Mais le problème, c’est qu’il n’est pas certain qu’on puisse établir de véritables liens de filiation entre leur travail et le type de mobilisation qu’a suscité le mouvement écologique à partir des années 1970. Une véritable généalogie de l’écologie politique ne devrait cependant pas les ignorer a priori, que du contraire.

3. Quel type d’acteurs faut-il étudier en priorité ?

Christoph Becker-Schaum, notre collègue allemand responsable du Centre d’Archives des Verts allemands (Grünes Gedächtnis) s’en sort un peu par une pirouette quand on l’interroge sur ses choix archivistiques relatifs aux nouveaux mouvements sociaux. Si on résume à l’extrême ses propos, il nous explique en substance que d’un point de vue « vert », il est un peu vain de se poser la question de savoir de quels « Nouveaux mouvements sociaux » il faut constituer la mémoire archivistique, dans la mesure où en Allemagne, le parti des Verts allemands est l’émanation politique directe de ces nouveaux mouvements sociaux. Indépendamment du fait qu’en Allemagne, le réseau des centres d’archives qui se consacrent à l’étude de ces mouvements est bien développé (ce qui n’est pas le cas en Belgique), il n’est cependant pas sûr du tout qu’on puisse établir une parfaite solution de continuité entre ces mouvements et les Verts.

C’est particulièrement vrai en Belgique francophone où il faut déployer une extrême méfiance par rapport à l’assertion selon laquelle, Ecolo serait l’émanation des nouveaux mouvements sociaux. Cette assertion est à la fois fausse et vraie. Elle est fausse dans la mesure où Ecolo n’a pas été créé par un ensemble de mouvements et d’organisations hétérogènes comme c’est clairement le cas des Verts allemands. Ainsi, la section belge des Amis de la Terre a bien joué un rôle central dans la création d’Ecolo, mais c’est bien la seule organisation de ce type qui émerge dans les années 1970 à y avoir directement contribué. Inter-Environnement et ses représentants n’ont, eux, pas explicitement contribué à la création du parti vert belge, comme ce fut le cas de la BBU (Bundesverband Bürgerinitiativen Umweltschutz – Fédération des initiatives citoyennes de protection de l’environnement) en RFA.

De surcroît, les associations environnementales comme Inter-Environnement ont, du moins, aux débuts d’Ecolo, servi de « repoussoir identitaire » à Ecolo. En qualifiant, les associations environnementales, d’ « environnementalistes », les Amis de la Terre pouvaient affirmer leur identité « écologiste ». Les premières étaient un peu accusées d’être des « réformistes » voulant transformer le système productiviste à la marge, les secondes étaient présentées comme des « révolutionnaires » ayant, elles, une approche véritablement « globale ».

Mais l’affaire se complique encore à partir des années 1980 quand l’appartenance à des organisations comme Inter-Environnement ou toute autre forme d’engagement dans un mouvement social est fortement valorisé à Ecolo, notamment dans la mesure où elle permet de se faire accepter comme membre. C’est à ce moment là aussi qu’on commence à raconter à Ecolo, que le parti vert est l’ « émanation des nouveaux mouvements sociaux », ce qui n’est donc que partiellement vrai. A l’époque, il y a aussi une série de cas célèbres de passages entre Inter-Environnement et Ecolo, comme celui de Jean-Luc Roland, par exemple, ou François Roelants du Vivier. Comme l’a bien exprimé Benoît Rihoux, il n’est pas facile de dire si Ecolo et les nouveaux mouvements sociaux, sont des « frères de sang ou des lointains cousins » [5]

Mais que sont ces nouveaux mouvements sociaux ? Il y a des bibliothèques entières de sociologie et de science politique consacrées à cette question. Pourquoi la reposer aujourd’hui ? D’abord, parce qu’il semble que les valeurs post-matérialistes qui sous-tendent ces nouveaux mouvements, comme la participation citoyenne, la qualité de vie, l’importance accordée au milieu de vie – au sens large- et à l’échange de culture et de connaissances, le refus d’une approche sectorielle et purement technicienne (par exemple dans le domaine de la santé ou de l’enseignement), sont encore promises à un bel avenir au cours du XXIème siècle. Les partis verts comme Ecolo sont donc éminemment concernés par leur réalisation, même si les mouvements qui les ont historiquement portées sont aussi arrivés au terme d’une séquence historique et que la question de leur renouvellement/refondation est également posée, par exemple à travers l’émergence de nouveaux acteurs comme le mouvement de la transition, les groupes d’achats solidaires, la galaxie de la décroissance…

Ensuite, parce que concrètement, cette question peut nous aider à établir nos priorités archivistiques. Pour un centre d’archives comme celui d’Etopia, elle doit nous aider à établir un choix de nature quasiment « politique », dans la mesure où nous devons considérer comme structurante pour le passé et l’avenir du mouvement vert, les très nombreuses formes d’engagement qui sont basées sur les valeurs post-matérialistes que je viens d’évoquer…

Donc, pour répondre de manière provisoire à cette question, il me semble qu’un centre d’archives comme celui d’Etopia doit accorder une attention particulière aux Nouveaux Mouvements sociaux parce qu’ils sont porteurs de valeurs que les écologistes entendent déployer dans le champ politique et sociétal au cours de ce siècle. Et l’enjeu environnemental/écologique en constitue une des dimensions essentielles, mais ce n’est pas le seul ! Il importe aussi de le faire de manière ouverte, à la fois en les traitant de manière professionnelle, en permettant l’interaction entre chercheurs de disciplines et de champs d’intérêts différents, en interaction avec les associations.

4. Quelles pistes faudrait-il suivre en priorité pour avancer plus loin ?

Mon voyage à travers les sources de l’écologie politique me permet de penser qu’il y a encore un travail archivistique et historique à réaliser sur toute la période des années 1970. A partir des années 1980, nous disposons de presque toutes les sources nécessaires, mais avant cela il y a quelques « trous » importants. J’évoque tout d’abord, les priorités archivistiques (a), ensuite quelques pistes de recherches historiques (b) qui permettraient de les combler au moins partiellement.

A. Quelques priorités archivistiques :

Il y a beaucoup d’informations et de documents manquants sur des mouvements comme Démocratie Nouvelle (PV de réunions, listes de membres, courriers internes…) et les Amis de la Terre Belgique. Des recherches pourraient encore être effectuées auprès de certains de leurs membres fondateurs qui disposent assurément d’intéressants documents…

Le même constat vaut pour Wallonie-Ecologie et les premières listes écologistes.

De manière générale, il devient urgent d’agir pour tous les fonds qui concernent les années 1970. Certaines luttes emblématiques de cette époque n’ont pas encore, à ma connaissance, été beaucoup traitées, comme les luttes contre les villages de vacances, les projets d’autoroutes, les barrages…

L’émergence du mouvement des Maisons médicales est aussi symptomatique d’une volonté de renouveler la pratique (trop technicienne et productiviste) de la médecine tout en développant une pratique autogestionnaire.

L’apparition de l’alimentation bio en Belgique, le réseau des magasins bio, les producteurs bio en Belgique…

Les premiers projets de développement d’énergies renouvelables en Belgique.

B. Pistes de recherches (liste totalement non-exhaustive)

Il serait utile de voir comment la prise de conscience environnementale et écologique s’accélère dramatiquement dans la Belgique des années 1970, que ce soit dans le champ culturel, médiatique ou associatif. Des recherches pourraient être faites sur la presse de l’époque, les émissions de télévision (on pense par exemple à l’émission de la RTB, « ce pays est à vous »), les festivals de l’époque (« le temps des cerises », par exemple). L’année européenne de la conservation de la nature (1970) a donné lieu à beaucoup d’événements et à la création d’une association comme le Groupement des Jeunes protecteurs de la Nature (GJPN)…

Le journal Démocratie Nouvelle, les fonds des Amis de la Terre, d’IEW, pourraient aussi permettre de développer une typologie des différentes luttes engagées dans les années 1970 (moyens, objectifs, régions, impacts…).

Il serait aussi intéressant de voir comment les partis traditionnels belges tentent d’intégrer cette émergence dans leurs discours et pratiques.

La réception belge du rapport du Club de Rome et de la lettre de Mansholt, , à travers les médias, les associations, la vie économique, sociale et culturelle.

Le rôle de la Belgique dans la constitution d’un mouvement environnemental européen.

Le « mouvement communautaire » (les communautés) et l’émergence de l’écologie politique en Belgique dans les années 1970.

(…)

Dernière publication d’Etopia

La démocratie et l’écologie ne sont pas seulement compatibles, elles sont indissociables. Telle est la proposition centrale d’Ecolo, depuis sa création. Mais concilier la participation du plus grand nombre à la vie démocratique et le respect des écosystèmes est aussi un défi, voire un pari. Ce livre raconte comment ce projet « éco-citoyen » est poursuivi par les écologistes wallons et bruxellois depuis les années 1970. Il montre comment, en le poursuivant, Ecolo a contribué aux transformations de la politique belge, autant qu’il a été lui-même transformé par son environnement sociétal. Cette double exigence démocratique et écologique explique aussi pourquoi, très loin de se cantonner à la défense de l’environnement, Ecolo a joué un rôle central dans les grands débats qui ont marqué l’histoire récente de la Belgique : le fédéralisme, la reconversion économique de la Wallonie, le renouvellement du modèle social belge, la société interculturelle, la construction européenne, la rénovation des moeurs politiques. Le récit détaillé et documenté qui est ici proposé ne se limite pas à la vie interne d’un parti novateur. Il reprend aussi quelques grandes questions centrales d’une actualité chaque jour plus brûlante. Ce premier tome aborde la genèse de son histoire depuis 1970 jusqu’en 1986.

[1LECHAT B., Ecolo, la démocratie comme projet, Histoire d’un parti éco-citoyen, Tome 1, 1970-1986, Etopia, Namur, 2013.

[2RADKAU J., Nature and Power, A global history of the environment, Cambridge University Press, 2008.

[3C’est de Jouvenel qui à ma connaissance fut le premier à utiliser le concept d’écologie politique dans ce sens. Voir DE JOUVENEL B, La Civilisation de puissance, De l’Economie politique à l’écologie politique (texte rédigé en 1957), Fayard 1976. Alain Lipietz a donné une explication très pédagogique de l’analogie entre l’économie politique et l’écologie politique (LIPIETZ A., Qu’est-ce que l’écologie politique ?, Troisième édition, Les Petits Matins, Paris, 2012).

[4RADKAU, Die Ära der Ökologie, eine Weltgeschihte, C.H.Beck, München, 2011.

[5RIHOUX B, Ecolo et les « nouveaux mouvements sociaux » en Belgique francophone : frères de sang ou lointains cousins ?, Res Publica, , 37, 1995, 443/460.


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