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La Syrie : une guerre du pétrole ?
 
 
Jonathan Piron

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Après plus de 5 ans, le conflit syrien continue à entretenir toute une série de postures et de réflexions quant à ses origines. Régulièrement, ces débats sont repris par diverses forces ou influenceurs politiques, aussi bien en France qu’en Belgique, entraînant nombre de réactions. La question énergétique fait partie de ces questionnements où doutes et interrogations se succèdent, noyés souvent dans une optique conspirationniste/complotiste : l’État Islamique (EI) nous vend son pétrole, la Turquie est derrière un trafic particulièrement lucratif, la guerre en Syrie a été voulue par le Qatar et l’Arabie Saoudite pour empêcher un gazoduc Syrie-Iran, etc. Entretenues par plusieurs déclarations de personnalités internationales, comme Vladimir Poutine, voire par de grands médias publics, ces idées maintiennent une certaine confusion au sein de la population.

La question énergétique est, évidemment, importante dans cette région du monde. Le souvenir de la guerre anglo-américaine en Irak en 2003 et de ses visées sur le pétrole irakien reste emblématique. Cependant, est-il réaliste de voir, dans le conflit syrien actuel, un complot énergétique ? Deux prises de positions reviennent régulièrement : celle sur le pétrole que l’État Islamique revendrait à l’Occident d’une part et celle sur le contrôle du carrefour énergétique syrien souhaité par l’Arabie Saoudite et le Qatar d’autre part. Le but de cette analyse est de prendre le temps d’étudier chacune de ces affirmations, et d’en tester la véracité.

1. Le pétrole syrien

Qu’en est-il, tout d’abord, du pétrole syrien contrôlé et revendu par l’État Islamique ? Tout part d’une déclaration faite par Jana Hybaskova, ambassadrice de l’Union Européenne (UE) en Irak, le 2 septembre 2014, devant le Parlement Européen : « Malheureusement, des États membres de l’UE achètent ce pétrole ». L’EI serait, pour cette représentante de l’UE, en capacité d’extraire et d’exporter à l’étranger une partie du pétrole se trouvant sur ses territoires. Par la suite, différentes autres déclarations de responsables politiques européens continueront à affirmer ce fait rendant à la fois la Turquie voisine et l’Europe complices, de manière consciente et inconsciente. La question suivante se pose dès lors : l’État Islamique est-il réellement un acteur du pétrole vis-à-vis duquel des complicités européennes seraient à rechercher ?

Dans un premier temps, il convient de se pencher sur le pétrole syrien et son évolution. L’histoire énergétique syrienne est différente de celle des principaux pays exportateurs de pétrole de la région. La Syrie n’est pas un producteur majeur d’hydrocarbures. Importateur de pétrole dans les années 50 et 60, Damas n’est devenu un exportateur net qu’en 1988 [1]. L’exploitation pétrolifère a d’ailleurs démarré en deux temps. La première période correspond à la découverte et à l’exploitation dans les années 50 et 60 du champ pétrolifère de Sweidiyeh, dans la province d’Al-Hasaka, dans le Nord-est de la Syrie. La seconde période de production débute avec les années 80 autour de Deir Ez-Zor et des champs de d’al-Tanak et d’al-Omar. Le pétrole extrait est ensuite essentiellement raffiné en mazout. Généreusement subsidié, le mazout a longtemps été le principal carburant du pays, tout en faisant l’objet de nombreux trafics. Par la suite, au cours des années nonante, la production pétrolifère syrienne cesse de croître. Le pays atteint son pic pétrolier en 1996, passant de 582.000 barils par jour en 1996 à 370.000 en 2010. À la veille de la guerre civile, les revenus en hydrocarbures représentaient, avec 4 milliards de dollars, un tiers des revenus de l’État syrien, avec des réserves estimées, en 2011, à 2,5 milliards de barils [2].

La baisse progressive des revenus issus des hydrocarbures a eu un impact sur les politiques de redistribution du régime : en 2008, concomitamment à une politique économique néolibérale, le régime de Bachar el-Assad a réduit les subventions sur l’essence. Celles-ci représentaient alors pas moins de 15 % du PIB. Les conséquences en furent une augmentation importante des prix du carburants ainsi que des prix agricoles [3].

Quand l’État Islamique prend progressivement le contrôle des champs pétroliers syriens en 2014, ceux-ci sont donc déjà dans une situation de déclin. Rapidement, cependant, des chiffres sont publiés fin 2014, estimant à plusieurs centaines de millions de dollars les revenus que le groupe parviendrait à tirer de cette manne pétrolière. De nombreux analystes remettent toutefois en question ces montants. Déjà les estimations sur les capacités d’extraction pétrolière de l’EI ne sont pas claires. Dans un article publié en octobre 2015, le Financial Times estimait que celles-ci, fin 2014, oscillaient entre 80.000 et 120.000 barils par jour pour tomber, un an plus tard, à un niveau situé entre 34.000 et 40.000 barils par jour [4]. D’autres spécialistes considèrent, de leur côté, que ces chiffres sont encore moindres. Luay al-Khatteeb, analyste du pétrole, table plutôt sur une production potentielle de 45.000 barils en 2014 et de 25.000 barils en 2015 [5]. Le centre IHS table également sur une fourchette du même ordre, estiman que l’EI est passé, de début 2015 à début 2016, de 33 000 barils par jour à 21 000 [6]. Dans son étude, Luay al-Khatteeb souligne également que le pétrole extrait des champs syriens est de mauvaise qualité et impropre à la commercialisation en-dehors de lourds processus de raffinage. Le raffinage, lui-même, ne se fait pas sur place mais via des raffineries artisanales, ravitaillées en pétrole grâce à des camions tankers assurant les liaisons. Dépourvu des capacités techniques nécessaires, ce raffinage artisanal transforme le pétrole brut en carburant de mauvaise qualité.

Les revenus que l’État Islamique retire de ses zones pétrolifères sont également bien moins importants qu’initialement pensé. En octobre 2015, le chercheur anglais Aymenn Jawad Al-Tamimi publie en ce sens plusieurs documents comptables de l’EI dans la région de Deir ez-Zor [7]. Région pétrolifère avec plusieurs champs importants, dont ceux d’al-Tanak et d’al-Omar, Deir ez-Zor est contrôlé par l’EI depuis 2014. Alors que l’idée de base aurait pu être que les revenus du pétrole y auraient été importants, les documents financiers obtenus démontrent qu’ils ne représentent que 27,7 % des rentrées. Loin derrière les 44,7 % obtenus par les confiscations diverses.

La production, surestimée, n’est également écoulée qu’à l’intérieur des zones contrôlées par l’EI, voire certaines zones connexes via d’anciens flux de contrebandes. L’infime quantité exportée en Turquie profite essentiellement aux populations locales qui y trouve un pétrole bon marché, mais de mauvaise qualité. Il est enfin souligné que la mauvaise qualité du carburant obtenu après le raffinage artisanal ne doit probablement pas être récupérée pour subvenir aux besoins militaires : le matériel militaire, tel que les Humvee capturés par l’EI, nécessitent en effet du carburant abondant et de bonne qualité.

Le pétrole obtenu et écoulé par l’État Islamique doit donc faire l’objet d’une réflexion moins démesurée et plus réaliste, compte tenu des éléments connus et découverts. Loin d’inonder les régions avoisinantes, voire l’Europe, la production pétrolière de l’EI tient plus d’un commerce artisanal utile à la paix sociale et aux échanges locaux illicites. Plutôt que l’idée selon laquelle l’EI écoule son pétrole à l’étranger, c’est la contrebande de carburants qui doit être étudiée. La lutte contre cette contrebande doit d’ailleurs devenir un angle d’attaque à prendre en considération. Souvent oublié au détriment des considérations des revenus de l’EI, ces flux illicites font vivre toute une économie souterraine depuis plus de 20 ans. Comme l’affirme le GAFI, au-delà de l’EI, ces trafics et les dépendances créées au sein de l’économie locales ne pourront plus être déconsidérées à l’avenir [8].

Le pétrole n’est cependant pas le seul exemple d’interrogations sur les enjeux énergétiques syriens. La question des pipelines, et du transit énergétique qu’offre la Syrie, ont fait l’objet de nombreuses interrogations. Il est temps, dans la seconde partie de cette analyse, de tenter de comprendre pourquoi.

2. Le carrefour énergétique syrien

Comme nous venons de le voir, la Syrie n’occupe qu’un rôle mineur dans le domaine de l’extraction des hydrocarbures. Son rôle est bien plus stratégique dans celui du transit énergétique de la région. En 2011, au début de la guerre civile, la Syrie se retrouvait au cœur de plusieurs échanges énergétiques. Deux pipelines importants traversaient le pays : le pipeline Kirkouk-Banyas, de 800 km de long, entre l’Irak et la Syrie et le gazoduc arabe, d’une longueur de 1200 km, exportant le gaz naturel égyptien à travers la Jordanie, la Syrie et le Liban. Les différents conflits dans les États concernés, depuis 2003, ont, à plusieurs reprises, portés atteintes au flux de ces deux pipelines.

Souhaitant trouver une échappatoire au déclin de la production de pétrole du pays et dégager de nouvelles sources de revenus, l’ambition d’Assad était de parvenir à repositionner la Syrie en tant que hub énergétique dans le transit du gaz et du pétrole. En 2011, peu avant le début des manifestations, le leader syrien rend public son projet de « politique des 4 mers » souhaitant, en lien avec la Turquie, mettre sur pied un réseau énergétique réunissant les productions de la Mer Méditerranée, de la Mer Noire, de la Mer Caspienne et du Golfe Persique [9]. Avec l’intention, à terme, de permettre des connexions vers la Turquie et Nabucco, le gazoduc reliant la région de la Caspienne à l’Europe via la Turquie [10]. Le pays devait donc, suivant cette ambition, devenir un lieu de passage important de plusieurs gazoducs.

Cet enjeu des pipelines et de leur passage via la Syrie revient dans certaines explications au conflit civil en cours. La guerre civile syrienne trouverait, pour certains, son origine dans un conflit énergétique entre, d’une part, l’Iran et, d’autre part, le Qatar et ses soutiens. Les deux États sont, en effet, assis sur l’un des principaux champs de gaz naturel de la planète : South Pars/North Dome. Situé à 3 kilomètres sous la mer, ce champ, estimé à 200 gigabarils équivalents pétrole, est le plus grand gisement de gaz naturel au monde. À cheval sur deux frontières, il est contrôlé, aux 2/3 par le Qatar, le tiers restant appartenant à l’Iran. L’exploitation de ce champ gazier serait au cœur des développements énergétiques des deux pays, et donc des convoitises. C’est ainsi que, pour certains, la signature, en août 2011, d’un accord préliminaire de coopération entre la Syrie, l’Iran et l’Irak, pour un projet de gazoduc dont la Syrie aurait été le terminal est mis en avant comme un casus belli pour le Qatar. Baptisé pompeusement le « gazoduc islamique [11] », cette connexion aurait évincé l’émirat d’un marché juteux vers l’Europe. Le jeu des alliances géostratégiques se serait donc mis en branle, reliant l’Arabie Saoudite, le Qatar, les États-Unis et d’autres États dans une convergence sur la chute du régime d’Assad.

Cette théorie, aussi intéressante qu’elle soit, ne prend seulement en compte qu’un seul prisme de lecture, et nie toute une série d’éléments pourtant importants.

Déjà, la faisabilité financière de ce projet est vite apparue comme douteuse [12]. Le plan financier proposé apparaît, en 2011, bancal. L’Iran est soumis alors à des sanctions particulièrement lourdes. Manquant de fonds, soumis à une inflation galopante, la capacité de Téhéran d’engager les 6 milliards de dollars nécessaires à la construction du pipeline semble illusoire. Ensuite, la construction d’un tel gazoduc par l’Iran nécessite de passer dans des régions qui, depuis 2003, sont parmi les plus instables de la planète. La région Nadjaf-Kerbala, où ce pipeline aurait du être creusé, pose de nombreuses questions liées à la sécurité du conduit. Les conduits énergétiques existants y ont ainsi été longtemps attaqués. De même que les tensions et rivalités entre tribus représentent d’autres menaces à prendre en compte [13]. Enfin, loin d’être idylliques, les relations entre la Syrie et l’Irak pèsent également, à l’époque, sur la viabilité d’un tel projet : c’est encore en 2009 que les deux pays connaissent une hausse de la tension, due aux accusations portées contre Damas d’entretenir l’instabilité dans le pays [14]. Tout ces éléments, mis en commun, remettent en question la faisabilité de ce gazoduc Iran-Syrie.

Il ne faut pas oublier, en effet, que la construction d’un tel projet se base, avant tout, sur la certitude de sa rentabilité. La livraison d’hydrocarbures repose sur un approvisionnement continu, ininterrompu, sûr et bon marché. Sans cela, le flux de revenus régulier n’est pas garanti ni pour le consommateur, qui pourrait choisir de privilégier un fournisseur plus fiable, ni pour le producteur, qui risque de perdre une grande partie de son investissement [15].

La réflexion sur l’impossibilité de construire un tel pipeline entre l’Iran et la Syrie vaut également pour le Qatar : l’obligation pour les qataris de passer par plusieurs pays, tels que l’Arabie Saoudite et la Jordanie, rend déjà une telle connexion difficile à réaliser. À partir de 2008, Riyad et Doha connaissent de nombreuses tensions diplomatiques, liées notamment à la politique diplomatique intense menée par le Cheikh qatari Hamad ben Khalifa Al Thani. Ces tensions gagneront en intensité avec les révolutions arabes, enterrant toute idée de collaboration entre Riyad et Doha sur des enjeux aussi stratégiques que l’énergie [16]. L’idée donc de voir l’Arabie Saoudite autoriser le passage sur son sol d’un pipeline permettant à son rival de devenir une superpuissance énergétique peut être mise en question [17]. De plus, le projet de relier la production gazière qatarie à l’Europe n’a guère été le seul scénario envisagé par Doha, au contraire. Dès 2009, deux plans étaient ainsi sur la table au Qatar : celui via l’Arabie Saoudite, la Jordanie et la Syrie d’une part, celui via le Golfe Persique, le Koweït, l’Irak et la Turquie d’autre part. Le premier scénario semblait le plus compliqué, tant par le nombre de pays traversé que par les défis de connexions soulevés [18].

Enfin, il serait illusoire de penser que tous ces États aient privilégié une connexion précise, plutôt que d’en envisager plusieurs. La diversification des moyens, pour un producteur, d’acheminer ses ressources est une nécessité stratégique. C’est en ce sens qu’il faut envisager la question énergétique du Moyen-Orient de manière globale : la Syrie est loin d’être la seule zone de transit stratégique pour les principaux exportateurs de la région. Malgré une entente longtemps entretenue sur ce sujet, la Turquie a choisi, en novembre 2011, de se passer de ses projets avec la Syrie, préférant notamment privilégier l’oléoduc Kirkouk-Ceyhan, avec l’Irak. Cette volonté de diversification dans la distribution se retrouve tout autant du côté iranien. Le développement de South Pars est considéré comme pouvant permettre d’accroître les revenus du pays via de nouvelles sources d’exportation. D’autres axes de distribution sont envisagés, au-delà du seul carrefour syrien. Outre une connexion directe vers le Pakistan, un gazoduc Iran-Oman-Inde apparaît régulièrement comme une source non négligeable de revenus dans un contexte sûr [19]. Enfin, le maintien d’une stabilité stratégique autour du champ gazier est nécessaire à son exploitation. C’est ainsi que le Qatar, qui cherche à éviter toute déstabilisation de sa production, souhaite maintenir depuis plusieurs années de bonnes relations avec l’Iran dans le domaine énergétique [20].

Au sein de ces enjeux, le régime syrien s’est peut-être lui-même isolé tout seul, plutôt que d’avoir subi les attaques et déstabilisation de ses rivaux/alliés. Jouant trop de cartes à la fois, Damas aurait peut-être ainsi péché par trop d’ambitions, dans un contexte où plusieurs de ces visées semblaient clairement hors d’atteinte.

3. Conclusion

L’énergie n’est pas la cause du conflit syrien. Les causes de celui-ci sont connues et relèvent véritablement d’une dynamique révolutionnaire d’une population, au départ pacifique, contre un régime dictatorial en place. Néanmoins, il s’agit de reconnaître que des questions énergétiques se retrouvent aujourd’hui mêlées au conflit, dans un enchevêtrement de différents acteurs, essentiellement locaux. Loin des positions complotistes ou géostratégiques, ces connexions témoignent de racines et origines anciennes, multiples et complexes. Ainsi, aujourd’hui en Syrie, loyalistes, rebelles, djihadistes, Kurdes, Irakiens, Turcs, etc. organisent et profitent des flux illicites en provenance de régions instables depuis près de vingt ans. L’embargo pétrolier irakien de 1991 à 1996 et le programme « pétrole contre nourriture » sont les principales racines des flux de contrebandes actuels. Et, dans les régions concernées, ces trafics ont fini par devenir une partie intégrante de l’économie locale, qu’il faudra prendre en compte à l’avenir.

Les sorties continues sur les prétendues origines énergétiques du conflit syrien ne servent donc en rien à la résolution du conflit. Pire, elles nient même, aux populations concernées, l’autonomie de leur révolte, et donc la légitimité de celle-ci. Succombant à une nouvelle forme d’orientalisme, cette « malédiction de l’or noir » empêche de vouloir comprendre, analyser, décoder les dynamiques existantes. Et donc de parvenir à les dépasser et à trouver une solution au conflit.

La résolution de la guerre civile en Syrie sera un processus long et difficile, qui ne se limitera pas à un simple arrêt des combats. Le processus de paix imposera un suivi post-conflit dans lequel de nombreux facteurs seront à prendre en compte. En particulier ceux qui éviteront les erreurs du passé, notamment dans le jugement adopté par les Européens envers les populations des espaces arabes. La question énergétique, et sa redistribution, y occuperont certainement un rôle important. Mais pas le seul. D’autres questions, tout aussi primordiales, seront à aborder. C’est un élément à ne pas négliger.

[1Youssef Ibrahim, « Syria Held Ready to Become Net Oil Exporter », in New York Times, New York, 16 mars 1988, [en ligne], http://www.nytimes.com/1988/03/16/world/syria-held-ready-to-become-net-oil-exporter.html.

[2Daniel J. Graeber, « Don’t Factor Syrian Oil into Market Jitters », in Oil Price, New York, 8 mars 2012, http://oilprice.com/Energy/Oil-Prices/Dont-Factor-Syrian-Oil-into-Market-Jitters.html.

[3Salam Kawakibi, « Syrie : entre contestation civile et politique », in État des résistances dans le sud – 2010, Louvain-la-Neuve, Syllepse, p. 87 ; FMI, Syrian Arab Republic Staff Report for the 2008 Article IV Consultation, Washington D.C., International Munetary Fund, 2009, p. 4.

[4Erika Solomon, Guy Chazan, Sam Jones, « Isis Inc : how oil fuels the jihadi terrorists », in Financial Times, Londres, 14 octobre 2015, [en ligne], http://www.ft.com/cms/s/2/b8234932-719b-11e5-ad6d-f4ed76f0900a.html.

[5Luay al Khatteeb, « Is Oil Really Financing IS ? », in The Huffington Post, 4 février 2016, [en ligne], http://www.huffingtonpost.com/luay-al-khatteeb/is-oil-really-financing-i_b_9157506.html.

[6IHS Conflict Monitor,
Islamic State Monthly Revenue Drops to $56 million, IHS Says, IHS, Douglas County, 2016, [en ligne], http://press.ihs.com/press-release/aerospace-defense-security/islamic-state-monthly-revenue-drops-56-million-ihs-says.

[7Aymen Jawad Al-Tamimi, « The Archivist : Unseen Islamic State Financial Accounts for Deir az-Zor Province », in Aymen Jawad Al-Tamimi blog, 5 octobre 2015, [en ligne], http://www.aymennjawad.org/17916/the-archivist-unseen-islamic-state-financial.

[8FATF-GAFI, Financing of the terrorist organisation Islamic State in Iraq and the Levant (ISIL), FATF, Paris, FATF, 2015, [en ligne], http://www.fatf-gafi.org/media/fatf/documents/reports/Financing-of-the-terrorist-organisation-ISIL.pdf.

[9Union Press International, Syria’s Assad pushes ’Four Seas Strategy’, Washington D.C., UPI, 6 janvier 2011, [en ligne], http://www.upi.com/Business_News/Energy-Industry/2011/01/06/Syrias-Assad-pushes-Four-Seas-Strategy/98471294335880/.

[10« EU-Turkey agree on Arab gas pipeline cooperation », in Hürriyet, Istanbul, 6 mai 2008, [en ligne], http://www.hurriyet.com.tr/eu-turkey-agree-on-arab-gas-pipeline-cooperation-8871261.

[11Union Press International,Islamic pipeline’ seeks Euro gas markets, Washington D.C., UPI, 25 juillet 2011, [en ligne], http://www.upi.com/Business_News/Energy-Industry/2011/07/25/Islamic-pipeline-seeks-Euro-gas-markets/UPI-13971311588240/.

[12Hakim Darbouche, Laura El-Katari, Bassam Fatouh, East Mediterranean Gas : what kind of a game-changer ?, Oxford Institute for Energy Studies, Oxford, 2012, p. 17, [en ligne], https://www.oxfordenergy.org/wpcms/wp-content/uploads/2012/12/NG-71.pdf

[13Aslihan Erbas, Is the Qatar-Irak-Turkey-Europe natural gas pipeline project feasible ?, Center for Middle-East Strategic Studies – ORSAM, Ankara, 2011, p. 23-24, [en ligne], http://www.orsam.org.tr/en/enUploads/Article/Files/2011110_orsam.katar.eng.pdf.

[14BBC News, Iraq and Syria recall ambassadors, Londres, BBC, 25 août 2009, [en ligne], http://news.bbc.co.uk/2/hi/middle_east/8220329.stm.

[15Ole Gunnar Austvik, « EU Natural Gas Market Liberalization and Long-term Security-of-supply and –Demand », in The Political Economy of Energy in Europe : Forces of Integration and Fragmentation, Gunnar Ferman (ed.), Berlin 2009, [en ligne], http://www.kaldor.no/energy/Berliner200911-eu-energysecurity-oga.html.

[16David D. Kirkpatrick, « 
Qatar’s Support of Islamists Alienates Allies Near and Far », in The New York Times, New York, 7 septembre 2014, [en ligne], http://www.nytimes.com/2014/09/08/world/middleeast/qatars-support-of-extremists-alienates-allies-near-and-far.html?_r=5.

[17Tamsin Carlisle, « Turkey touts proposed gas pipeline from Qatar », in The National, Abu Dhabi, 18 janvier 2010, [en ligne], http://www.thenational.ae/business/energy/turkey-touts-proposed-gas-pipeline-from-qatar.

[18Tamsin Carlisle, « Qatar seeks gas pipeline to Turkey », in The National, Abu Dhabi, 26 août 2009, [en ligne], http://www.thenational.ae/business/energy/qatar-seeks-gas-pipeline-to-turkey.

[19Les comparaisons des capacités des pipelines envisagés sont d’ailleurs intéressantes : celle du pipeline Iran-Syrie était de 110 millions de m³ par jour, identique à celle du pipeline Iran-Pakistan, tandis que le pipeline Iran-Oman est envisagé à 31 millions de m³ par jour.

[20Giorgio Cafiero, « Qatar’s precarious position between Saudi Arabia, Iran », in Al Monitor, Washington D.C., 4 février 2016, [en ligne], http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/02/qatar-balancing-act-saudi-arabia-iran-risk.html.


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