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Le Moyen-Orient face à la crise de l’eau
 
 
Jonathan Piron

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Loin d’être une zone préservée des changements climatiques et environnementaux, le Moyen-Orient se retrouve confronté à une multiplicité de perturbations naturelles représentant un risque plus ou moins important pour la stabilité des communautés locales. Parmi ces différents risques, celui de la pénurie de l’eau fait déjà sentir ses effets. N’épargnant aucun des États de la région, cet enjeu, dont les causes sont diverses, porte les germes de tensions à la fois locales, nationales et internationales.

L’objectif de cette analyse est de tenter d’aborder cette situation sous ses différents angles. Les racines économiques, sociales et climatiques de la crise hydrique qui frappe le Moyen-Orient seront développées dans un premier temps, avant d’envisager les effets multiples de ces manques voire épuisements sur les sociétés de la région. La dernière partie tentera d’envisager quelques solutions possibles en vue d’atténuer voire d’adapter les communautés aux changements en cours.

Tout d’abord, un bref descriptif de la zone étudiée est nécessaire. Par « Moyen-Orient », il s’agit d’entendre, pour ce texte, les zones reprenant les États du Machrek (Irak, Syrie, Liban, Jordanie et Palestine) ainsi que la Péninsule Arabique (Arabie Saoudite, Koweït, Bahreïn, Qatar, Émirats Arabes Unis, Oman) et l’Iran.

Ensuite, par crise de l’eau, il s’agit d’entendre « le point auquel l’impact de tous les utilisateurs affecte l’approvisionnement ou la qualité de l’eau selon les arrangements institutionnels existants dans la mesure où la demande de tous les secteurs ne peut être pleinement satisfaite [1] ». Cet accès à l’eau est primordial pour les différentes communautés humaines. Les Nations Unies décrivent l’eau comme un besoin de base et un droit humain fondamental.

De part leur géographie physique, les différents pays de la région moyen-orientale présentent de grandes vulnérabilités dans l’accès et la distribution de l’eau. Pays semi-arides voire arides, les précipitations, faibles varient d’une moyenne annuelle de 100mm par an en Arabie Saoudite à 190mm en Irak et 250mm en Syrie et en Iran, pour une moyenne mondiale de 860mm. Des variations importantes se font néanmoins sentir suivant les régions, le nord de l’Irak pouvant recevoir 745mm de précipitations par an voire 1600mm au bord de la Caspienne, en Iran. La répartition des ressources hydriques est inégale entre les territoires analysés. À la différence de certains autres pays de la zone, le Yémen n’a ainsi aucune rivière et repose donc, en ce qui concerne ses ressources en eau, sur les précipitations et les nappes phréatiques. L’accès à l’eau s’y est réduit progressivement depuis près de 30 ans : en 1990, 71 % des Yéménites avaient accès à l’eau. En 2004, ce chiffre était descendu à 67 %. En 2014, seuls 55 % de la population avait encore accès à des sources d’eau. Ailleurs, les bassins du Tigre et de l’Euphrate jouent un rôle important dans l’irrigation de la Syrie, de l’Irak, de la Turquie et d’une partie de l’Iran. Ce dernier pays dispose d’autres rivières, notamment sur le Plateau Central, drainant certaines cités.

Différentes études scientifiques récentes ont mis en avant la réduction actuelle des niveaux d’eau dans la région, dans des pays comme l’Irak, le Yémen, la Syrie, l’Arabie Saoudite, la Turquie, l’Iran, etc. Différentes causes ont été identifiées, parmi lesquelles la mauvaise gouvernance dans les pratiques agricoles occupent un rôle de premier plan.

1. Des pratiques agricoles inadéquates

Dans un premier temps, il est nécessaire de considérer l’ampleur des changements démographiques ayant transformé le Moyen-Orient en l’espace de 40 ans. La région est marquée, depuis les années septante, par une transformation démographique importante qui l’a vu passer de 112 millions d’habitants en 1970 à 323 millions d’habitants dans les années 2010. Cette transition démographique, toujours en cours, a de nombreuses incidences sur le devenir à court et moyen terme de la région. Cet essor démographique devrait d’ailleurs perdurer dans les quarante prochaines années (2010-2050), en connaissant toutefois un certain ralentissement : l’accroissement serait ainsi de 62 %, soit trois fois moins rapide que pour la tranche précédente. De manière plus détaillée, la population syrienne est passée de 12 millions d’habitants en 1990 à 20 millions en 2010, le Yémen de 12 millions en 1990 à 24 millions en 2010, l’Arabie Saoudite de 16 millions en 1990 à 27 millions en 2010.

Cette transition démographique s’est réalisée, à partir de la fin des années nonante et du début des années 2000, dans un contexte de libéralisation de l’économie. Ce passage d’une économie planifiée à une économie de marché marquée par le clientélisme et la corruption ont fragilisé nombre de ménages tout en mettant à l’épreuve le contrat social existant entre population et système autoritaire [2]. Dans le secteur agricole, cette libéralisation a introduit des politiques agricoles plus agressives, portant sur une augmentation de la productivité et sur une agriculture plus intensive. La Syrie s’est ainsi engagée dans une production accrue de coton destiné à l’exportation. Or, cette culture nécessite d’importantes ressources en eau. Au Yémen, les fruits, les légumes et le café ont été particulièrement soutenu par les autorités. Afin de soutenir ces productions locales, l’État yéménite, jusqu’en 2000, a interdit l’importation de ces denrées, obligeant les fermiers yéménites à répondre seuls à la demande nationale. En outre, la culture du Qat y a accéléré l’épuisement de certaines nappes phréatiques. Particulièrement populaire dans le pays, le Qat représente une source de revenus plus profitables pour les fermiers. Cependant, sa production est fortement consommatrice d’eau. Pour parvenir à soutenir la demande, de nombreux fermiers ont abandonné, en conséquence, les méthodes traditionnelles d’irrigation et ont adopté des techniques de pompages plus rapides, détruisant les capacités de renouvellement des nappes. En plus de ces différentes pratiques, l’usage de plus en plus intensif de pesticides ainsi que des subsides élevés octroyés notamment pour le diesel ont pollué les terres agricoles tout en augmentant le gaspillage en eau. Au Yémen et en Iran, ces subventions financières ont entraîné une surconsommation des ressources hydriques, avec des effets dramatiques pour les ressources souterraines.

L’Irak, de son côté, a choisi d’assurer sa sécurité alimentaire sur l’importation des matières agricoles, et ce depuis les années 1970. La place occupée par l’agriculture a ainsi décliné, entraînant par conséquent un désinvestissement dans les infrastructures agricoles. Les conflits qui ont frappé le pays depuis le début des années 80 (guerre avec l’Iran, campagne contre le Kurdistan, guerre du Koweït, invasion de 2003, etc.) ont endommagé les infrastructures indispensables à une redistribution efficace des ressources en eau, sans compter une pollution importante des ressources souterraines. La relance d’une agriculture nationale s’est réalisée en l’absence d’une réelle vision, autour d’une volonté d’accroître la production en s’appuyant sur des ressources déjà fragilisées.

Cette politique de subsides, incohérentes avec les stocks d’eau disponibles, se retrouve en Arabie Saoudite.

Alors que dans les années 1960, le pays reposait sur d’importantes ressources souterraines, en une génération l’Arabie Saoudite a épuisé une importante partie de ses réserves d’eau [3]. Avec une croissance annuelle de 5 %, la consommation en eau atteint clairement le niveau de la surconsommation [4]. Le secteur agricole est de nouveau pointé du doigt, pompant aux alentours de 80 % des ressources du pays. Ce poids important du secteur agricole s’explique à nouveau par une stratégie peu adaptée au contexte local. L’ambition agricole des années 1970 et 1980 était d’amener le pays à atteindre l’autosuffisance alimentaire. À cette fin, de larges infrastructures de pompages ont été octroyées au secteur, devenu un des premiers producteurs de blé au monde. Déstabilisant les nappes phréatiques, cette politique a abouti à une situation intenable à terme. Enfin, alors que le pays ne dispose d’aucun lac ni rivière, la consommation d’eau par habitant en Arabie Saoudite est une des plus élevée du monde, à hauteur de 350 litres par personne par jour [5].

Souhaitant réagir, le pouvoir en place s’est engagé dans une série de propositions visant à restreindre cette surconsommation. La Vision 2030 portée par le prince-héritier pointe, dans le haut de la liste, la fin des subsides accordés pour la consommation d’eau, la disproportion entre coût de production et tarifs à la consommation était jugée trop importante : avec une charge pour les consommateurs ne représentant que 5 % de la production d’eau, l’Arabie Saoudite se retrouvait face à une surconsommation échappant à tout contrôle et générant des gaspillages importants [6]. Néanmoins, l’impact de ces mesures reste encore difficile à analyser. À politiques inchangées ou de peu d’effets, à l’horizon 2035, l’Arabie Saoudite pourrait se retrouver à sec, ayant épuisé toutes ses ressources hydriques.

Deux autres faits doivent enfin être envisagés concernant ces pratiques agricoles. Déjà, ces différentes mesures (en Syrie, en Iran, en Arabie Saoudite) ont entraîné des contaminations des nappes par divers composants toxiques tels que sels et nitrates, rendant des puits impropres à la consommation et favorisant la salinisation des terres. Ensuite, la privatisation des terres a contribué de son côté à déstabiliser les mécanismes de gouvernances locaux existants. La libéralisation des années 2000 a forcé nombre d’agriculteurs, comme en Syrie, en Iran ou au Yémen, à abandonner les mécanismes de régulations des conflits qui, jusque là, avaient fait leurs preuves [7].

2. Corruption, mauvaise gouvernance

La corruption et la distribution inégale des ressources en eau par les services publics s’ajoutent à ces politiques agricoles contre-productives.

En Irak, la corruption, endémique, perturbe les prêts de l’État accordés aux agriculteurs. La Banque coopérative agricole d’Irak aurait ainsi détourné de nombreux moyens publics, entraînant des contestations de la part d’agriculteurs s’estimant lésés [8]. Le poids de la corruption dans le secteur agricole est d’ailleurs tel en Irak que des collusions ont existé entre des fonctionnaires du ministère irakien du commerce et des membres de l’État Islamique, pour la revente de céréales comme le blé. Cette corruption se basait, notamment, sur un détournement des rationnements alimentaires. En effet, depuis le régime de sanctions économiques de l’ONU imposées à l’Irak après son invasion du Koweït en 1990, le pays a longtemps vécy sous un système de rationnement lancé par Saddam Hussein. Or, comme l’a reconnu le ministre du Travail, ce dispositif n’avait guère fait l’objet d’une inspection adéquate, le rendant par conséquent vulnérable à la corruption. Ainsi, au moins 49.000 personnes décédées seraient toujours inscrites sur les registres de rationnement, ce qui faciliterait les détournements [9].

Outre la corruption perturbant la relance d’une agriculture assurant la sécurité alimentaire du pays, la mauvaise gouvernance dans la distribution de l’eau pèse lourdement en Irak ainsi que dans les autres pays de la région. En Irak, les difficultés d’accès à l’eau sont régulièrement pointées du doigt par les différentes tribus actives dans le milieu agricole, comme dans le gouvernorat de Dhi Qar, au nord de Bassorah [10]. Le résultat en est l’imposition par l’autorité centrale de quotas d’eau, dont l’inspection se révèle cependant difficile. Une telle distribution inégalitaire se rencontre également au Yémen. Seuls quelques quartiers, les plus souvent aisés dans les principales villes sont connectées à un réseau de distribution d’eau. La vétusté du système de distribution entraîne de nombreuses fuites voire des coupures plus ou moins longues suivant les régions. Enfin, les zones rurales échappent largement à une distribution d’eau assurée par les services publics et reposent donc sur des systèmes anciens. Ces tensions sur les inégalités d’accès entre zones rurales et urbaines s’accroissent encore avec les pompages illicites.

3. L’impact des conflits

Les conflits en cours en Syrie, en Irak et au Yémen jouent également un rôle non négligeable dans les stress hydriques qui frappent les zones étudiées. Cette situation n’est guère étonnante. L’eau a longtemps été utilisée à la fois comme une arme et comme une cible dans les conflits humains. Le Moyen-Orient ne fait pas exception. De nombreuses études ont pointé la place occupée par l’eau dans les conflits de la zone à travers l’histoire [11].

Le Yémen est dramatiquement touché par les conséquences des frappes militaires sur les infrastructures aquifères. La guerre civile qui dévaste le pays a entraîné un déplacement massif de population. Selon le Haut-Commissariat aux Réfugiés, en 2018, pas loin de 20 millions de Yéménites, soit les 3/4 de la population, sont dans une situation de manque d’eau potable ou d’installations sanitaires adéquates. Les conséquences en sont une crise humanitaire profonde, marquée par des épidémies de choléra. À Aden et Sana’a, les différentes infrastructures de distribution d’eau ont été endommagées voire détruites par les combats et bombardements. En 2015, différentes attaques ont détruit des entrepôts et réservoirs à Sa’ada, Hajjah, Sana’a, etc. En janvier 2016, un centre de désalinisation a été bombardé près de Mocha, dans le gouvernorat de Taʿizz.

La situation est tout aussi dramatique en Syrie, où les infrastructures liées à la distribution et à la gestion de l’eau ont également fait l’objet de destructions diverses. Le centre de traitement des eaux d’al-Khafsa, près d’Alep, les conduits de distribution vers Raqqa, les installations de Wadi Barada, etc. ne sont que quelques exemples d’infrastructures de gestion des eaux détruites par les différents acteurs s’opposant sur le terrain. Les conséquences en sont que les capacités de distribution d’eau du pays ont été réduites de moitié. Sans compter sur l’afflux de réfugiés dans les pays limitrophes qui crée, à son tour, des tensions sur les ressources hydriques. Au Liban, la pression exercée sur l’approvisionnement en eau par l’arrivée des réfugiés syriens équivaut à une augmentation soudaine de 30% de la population.

L’Irak, frappé par différents conflits depuis 2003, a vu aussi de son côté les infrastructures en eau visées par différentes attaques. La menace environnementale a été utilisée comme arme par les divers groupes terroristes. La destruction de stations de pompages et de barrages dans des cités comme Mossoul, Ramadi, Hadhita, etc., par l’Organisation de l’État Islamique, ainsi que la contamination de nappes phréatiques et de rivières représentent un coût supplémentaire pour un État central en manque de moyens [12]. Les dommages causés par les fuites de pétrole, la pollution et les bombardements, au moins depuis 2003, pèsent également lourdement sur les ressources aquifères du pays. Les déversements d’hydrocarbures, du à l’absence de contrôles et aux destructions suite aux conflits, ont
endommagé nombre de nappes phréatiques, décimant le potentiel des nappes terres agricoles et menaçant, par conséquence, les moyens de subsistance des communautés locales.

4. Les effets des changements climatiques

Enfin, les effets des changements climatiques commencent à se faire sentir sur les ressources en eau de la région moyen-orientale. Dès 2008, le GIEC avait fait part de ses craintes quant à une élévation des températures et une diminution des précipitations dans la zone moyen-orientale. Plus récemment, les revues Science et Nature ont publié chacune des travaux sur les effets d’une augmentation des températures au-delà de 2°C dans la région [13]. Au-delà de cette limite,
les changements climatiques pourraient générer des perturbations inégalées dans les écosystèmes terrestres méditerranéens, marquées par des déficits récurrents de précipitations. Les conséquence de ces changements climatiques résulteraient en une élévation du niveau de la mer, des périodes de sécheresse plus régulière et de durée plus longue et une évaporation plus rapide des précipitations. Le pourtour du Golfe Persique serait principalement frappé par cette extension des périodes de sécheresses. Suivant une mesure basée sur
la température du thermomètre mouillé, ces phénomènes extrêmes, à l’horizon 2070, pourraient rendre inhabitables certaines zones de la région. L’impact sur les économies locales serait loin d’être négligeable. L’été 2016, particulièrement chaud en Irak, aurait contracté le PIB national de 10 %. Les effets des sécheresses seraient cependant ressentis avec plus d’intensité selon les régions et leurs capacités de résilience. La sécheresse de 2008 est exemplative de ces inégalités dans l’absorption des chocs climatiques. Ayant touché le nord de la Syrie, le nord de l’Irak et la frontière turque limitrophe aux deux pays, cette sécheresse a eu un impact plus profond en Syrie qu’en Turquie. La zone turque disposait, en effet, d’infrastructures d’irrigation ayant permis aux populations touchées de supporter plus efficacement le choc, à la différence des communautés syriennes, plus fragiles face à de telles phénomènes, de part des politiques inefficaces [14].

Enfin, autre facteur lié aux changements climatiques : l’élévation du niveau de la mer. Suivant un scénario se basant sur l’absence de politiques d’adaptations, le Golfe Persique serait principalement frappé par cette élévation, entre 2070 et 2100. En première ligne, l’Irak verrait 13,6 % de sa population menacée par cette hausse, suivit par le Koweït avec 9,7 % de la population concernée [15].

5. Migrations et tensions sociales

Même si l’impact des changements climatiques sur les conflits sociaux et politiques fait l’objet d’âpres débats, la question migratoire devient de plus en plus prégnante dans ces espaces touchés par la pénurie de l’eau.

Deux études publiées récemment par la revue Nature Climate Change et par l’Institut Max-Planck de chimie font état de déplacements potentiellement importants à l’horizon 2090, dans des régions rendues inhabitables [16]. Cependant, la question migratoire ne doit pas s’appréhender suivant l’importance des sécheresses frappant la zone mais plutôt selon les infrastructures et institutions humaines disponibles. La décision de partir ou de ne pas partir dépend essentiellement des capacités d’atténuation et d’adaptation à disposition des communautés concernées ainsi que de l’étendue du dommage environnemental. Le manque de richesse, d’innovations techniques et de gouvernance répondant aux besoins sont quelques-uns des facteurs affectant ces capacités d’atténuation et d’adaptation [17].

L’impact des sécheresses et des pénuries d’eau doit être ainsi analysé suivant les différents contextes envisagés. Du point de vue des migrations, ce n’est pas tant la question de la sécheresse que de la vulnérabilité des communautés face à la sécheresse qui est importante [18]. C’est la conjonction de différents phénomènes qui incite les populations à migrer ou non. En ce sens, les politiques locales et nationales ont une influence dans la manière dont les populations seront résilientes face aux effets naturels et climatiques. La sécheresse de 2008 qui a frappé le croissant fertile a vu des populations migrer en Syrie mais non dans le Kurdistan, pourtant touché lui aussi. Cette distinction s’explique par une série de mesures qui, en Syrie, ont fragilisé plus fortement les communautés locales : une surconsommation de l’eau afin de soutenir une agriculture intensive, un abandon des subsides octroyés au secteur agricole, un démantèlement des mécanismes de micro-finances et une absence de stratégie environnementale destinée à venir en aide aux populations affectées expliquent le phénomène migratoire [19]. À l’inverse,
le niveau de soutien reçu de l’État, leur accès aux opportunités économiques, l’efficacité des processus de prise de décision et l’étendue de la cohésion sociale au sein et autour des groupes vulnérables permettent de renforcer les communautés touchées par ces ces impacts environnementaux et climatiques [20].

Le rôle joué par l’État est donc important. Outre les mesures publiques, la place laissée aux mouvements sociaux est à mentionner comme positive dans la lutte contre ces perturbations environnementales. Ces mouvements sociaux remplissent un rôle dans l’information, la conscientisation et la mobilisation des citoyens face aux enjeux à venir, notamment environnementaux. Cependant, la perception de cette crise de l’eau est variable suivant les régions. En Iran, différents mouvements se sont organisés pour sensibiliser aux enjeux liés à l’eau, que ce soit via une éducation à une consommation raisonnée ou via des informations sur les stress hydriques frappant le pays. Les médias, dans la mesure de leurs possibilités, informent également sur le sujet. En Arabie Saoudite, cette prise de conscience est plus variable. Les débats restent essentiellement confinés dans les cercles proches du pouvoir. Certaines compagnies, comme Aramco, tendent à ouvrir les débats autour d’une meilleure protection des ressources en eau [21]. Mais ces démarches restent encore isolées, notamment du côté de la société civile. Un nombre encore limité d’associations s’engagent par rapport aux questions environnementales. De plus, le caractère autoritaire des pouvoirs en place au Moyen-Orient bloque souvent cette capacité de mobilisation des communautés et populations locales.

Face à ces dégradations et au manque de réponses adéquates, la migration finit par devenir un impératif. Ces migrations environnementales pourraient s’accroître dans les décennies à venir. Au Yémen, en 2025, une partie de la population de la capitale Sana’a, n’aurait d’autre choix que de migrer sous l’effet de l’absence d’accès à l’eau [22]. En Iran, à la fin du siècle, 70 % des habitants seraient forcés de quitter leurs lieux de vie face à la désertification et à l’épuisement des ressources. Ces migrations se réaliseraient vers des villes déjà frappées par la précarité et l’absence d’infrastructures d’accueil efficaces, rendant les conséquences de ces déplacements encore plus problématiques. La perception d’un futur incertain, marqué par l’insécurité, pourrait en conséquence être un facteur facilitant le passage vers un conflit ouvert avec le pouvoir en place [23].

7. Quelles solutions ?

La question de l’accès à l’eau et de sa disponibilité à court et moyen terme est de plus en plus importante au Moyen-Orient. Les différents États de la région sont touchés par cette crise, à des intensités variables. Néanmoins, des solutions fortes doivent être engagées afin de sortir d’une situation plus qu’explosive pour l’avenir à moyen terme des populations concernées.

Déjà, chaque État doit se doter d’un agenda environnemental avec un focus particulier sur la question de l’eau. L’adaptation du système législatif est une première étape logique. La mise en place d’un droit à l’eau cohérent, régulant l’utilisation des ressources disponibles, développant un système de sanction et renforçant la participation et la soutenabilité est une base. Pratiques traditionnelles, rôle de l’État et intérêts privés entrent encore trop souvent en lutte les uns par rapports aux autres, entraînant des tensions. Une réforme du système agricole se profile dès lors comme étant indispensable. Cette réforme devrait insister sur des cultures moins consommatrices d’eau, liées à une agriculture soutenable, une modernisation des infrastructures et une meilleure inclusion des pratiques et modes de gouvernances locaux [24]. Cette réforme ne peut toutefois se réaliser sans un nouvel accompagnement des fermiers et autres agriculteurs, parvenant à les inciter à adopter une consommation d’eau soutenable. Cet accompagnement doit se réaliser sans réduire les revenus, déjà faibles, des agriculteurs [25].

L’approche de la décentralisation peut être un autre outil à développer. L’inclusion des tribus ainsi que des techniques de gestions locales doit être réalisée pour parvenir à répondre efficacement aux enjeux en cours. Au Yémen, le droit coutumier (‘urf), qui régit la majorité des règles concernant l’accès à l’eau, diffère selon les régions, s’adaptant aux contextes locaux [26]. Des systèmes de gouvernances ad hoc sont ainsi à proposer. Un exemple de gestion de l’eau comme celui des Qanats en Iran, suivant le principe des communs, peut être à valoriser de même que d’autres pratiques incluant les communautés et tribus locales en Irak et au Yémen [27]. Une vision politique stratégique de l’eau, compatible et étroitement liées aux autres politiques nationales est un autre instrument, à condition de ne pas envisager l’eau comme étant uniquement une ressource économique mais bien en tant que droit accessible à tous.

Ces mesures ne peuvent cependant rester au seul niveau national. Une coopération régionale sur l’accès et la redistribution des ressources en eau doit être enclenchée. Les bassins du Tigre et de l’Euphrate s’étendent sur plusieurs pays : Irak, Iran, Syrie et Turquie. Différents engagements et traités bilatéraux ont été signé depuis la disparition de l’empire ottoman. Mais l’absence d’un accord global entre les différentes parties concernées empêche d’apaiser durablement les tensions [28]. Une véritable diplomatie de l’eau est donc une autre politique à soutenir, plus à même de résoudre et apaiser les tensions qui dépassent souvent les frontières des États.

Il est toutefois important de garder à l’esprit que la question de l’eau n’est pas la seule problématique environnementale qui touche la région. La déforestation, la pollution de l’air, les tempêtes de poussière, etc. sont autant de facteurs contribuant à altérer les capacités humaines du Moyen-Orient. L’interconnexion entre ces différentes perturbations oblige à proposer un cadre plus large, systémique, avec des implications autour de la sécurité, l’économie et la société. Les problèmes environnementaux ne doivent pas être isolés des autres et leurs implications pour la sécurité et les conflits ne doivent pas être sous-estimés [29]. Sans solutions durables, la stabilité et la pacification de cette région déjà durement traversée par les conflits risquent de ne rester que des vœux pieux [30].

[1Water scarcity, in International Decade for Action « Water for life » 2005-2015, New York, United Nations Department of Economic and Social Affairs, 2014, [en ligne], URL : http://www.un.org/waterforlifedecade/scarcity.shtml. Page consultée le 22 février 2018.

[2Pour une approche de ces mouvements de libéralisation pays par pays, voir Collectif (2009), État des résistances dans le Sud - Monde arabe, Vol.XVI 2009/4, CETRI, Syllepse.

[3Elie Elhadj (2004) Camels Don’tFly, Deserts Don’t Bloom : An Assessment of Saudi Arabia’s Experiment in Desert Agriculture, SOAS/King’s College Water Issues Study Group Occasional Paper, N° 48, table2, p. 2s.

[4Naizam Jaffer, (2016), Water scarcity in Saudi Arabia, The Water Network, [en ligne], URL : https://thewaternetwork.com/article-FfV/water-scarcity-in-saudi-arabia-tC0fPMPt4qhplY2XP-8AeQ. Page consultée le 27 février 2018.

[5En comparaison, la moyenne en Europe est de 130 litres par jour par personne.

[6Omar Ouda, (2013), « Review of Saudi Arabia Municipal Water Tariff », in World Environment. 3 (2), p. 66-70.

[7Suzanne Saleeby, (2012), Sowing the seeds of dissent : Economic grievances and the Syrian social contract’s unraveling, Jadaliyya, [en ligne], URL : http://www.jadaliyya.com/Details/25271/Sowing-the-Seeds-of-Dissent-Economic-Grievances-and-the-Syrian-Social-Contract%E2%80%99s-Unraveling. Page consultée le 28 février 2018 ; Christopher Ward, (2014), The Water Crisis in Yemen : Managing Extreme Water Scarcity in the Middle East, I.B. Tauris, p. xxxv.

[8Muqawil min maysan yukshaf ean ’akbr eamaliat sarq’ ’amwal fi tarikh aleiraq, Al Sumaria, 16 mai 2017, [en ligne], URL : http://www.alsumaria.tv/news/204126/.

[11Le Pacific Institute tient une base de données à jour reprenant les principaux travaux menés sur ces questions, notamment via une recherche chronologique (https://www.worldwater.org/water-conflict/).

[12Selon le Ministère irakien des ressources en eau, le coût de ces dommages avoisine les 600 millions de dollars.

[13Joel Guio

t, Wolfgang Cramer, (2016), « Climate change : The 2015 Paris Agreement thresholds and Mediterranean basin ecosystems », in Science, Vol. 354, Issue 6311, [en ligne], URL : http://science.sciencemag.org/content/354/6311/465. Page consultée le 24 février 2018 ; Jeremy S. Pal, Elfatih A. B. Eltahir, (2015), « Future temperature in southwest Asia projected to exceed a threshold for human adaptability », in Nature Climate Change, 6, [en ligne], URL : http://www.nature.com/nclimate/journal/v6/n2/full/nclimate2833.html. Page consultée le 24 février 2018.

[14Lina Eklund, Darcy Thompson, (2017), « Differences in resource management affects drought vulnerability across the borders between Iraq, Syria, and Turkey », in Ecology and Society, 22(4):9, [en ligne], URL : https://doi.org/10.5751/ES-09179-220409. Page consultée le 28 février 2018.

[15Katy Richardson, Kirsty Lewis, (2014), Human dynamics of climate change. Technical Report, Met Office, p. 45.

[16Johannes Lelieveld et al., (2016), « Strongly increasing heat extremes in the Middle East and North Africa (MENA) in the 21st century », in Climatic Change,vol. 137, Issue 1, p. 245-260.

[17Rafael Reuveny, (2007), « Climate change-induced migration and violent conflict », in Political Geography, 26, p. 657.

[18Lina Eklund, Jonathan Seaquist, (2015), « Meteorological, agricultural and socioeconomic drought in the Duhok Governorate, Iraqi Kurdistan », in Natural Hazards, Vol. 76, Issue 1, p. 421-441.

[19Francesca de Châtel, (2014), « The Role of Drought and Climate Change in the Syrian Uprising : Untangling the Triggers of the Revolution », in Middle Eastern Studies, vol. 50-4, p. 521-535.

[20Jon Barnett, W. Neil Adger, (2007), « Climate change, human security and violent conflict », in Political Geography, 26, p. 641.

[21Water governance spotlight of forum, (2015), Saudi Aramco, [en ligne], URL : http://www.saudiaramco.com/en/home/news-media/news/water-governance-spotlight-of-forum.html.

[22Marleen van. Rijswick, Daphina Misiedjan, Alberto Tjen A Kwoei, « A Human right to water while the well runs dry : analyzing the legal and regulatory framework of Yemen water law », (2015) in Journal of Water Law, vol. 24, issue 5-6, p. 199.

[23Jon Barnett, W. Neil Adger, (2007), « Climate change, human security and violent conflict », op. cit. , p. 644.

[24Peter H. Gleick, (2014), Water, Drought, Climate Change, and Conflict in Syria, Pacific Institute, p. 338.

[25Christopher Ward, (2014), The Water Crisis in Yemen : Managing Extreme Water Scarcity in the Middle East, I.B. Tauris, p. xxvi.

[26Katja Hübschen, (2011), Integrated Water Resources Management as a Governance Challenge for Countries of the Middle East, Logos Verlag, p. 91.

[27Katja Hübschen, (2011), Integrated Water Resources Management as a Governance Challenge for…, op. cit., p. 92 ; Mehrdad Rahnemaei, Fardin Boustani, Sayyed Ahang Kowsar, (2013), Achieving Ground Water Sustainability in Iran through Qanat Rejuvenation, Hydrol Current Res 4:150, [en ligne], URL : https://www.omicsonline.org/achieving-ground-water-sustainability-in-iran-through-sanat-rejuvenation-2157-7587.1000150.php?aid=15541. Page consultée le 25 février 2018.

[28Quentin de Pimodan, (2016), The Dams War : How water scarcity helped create ISIS and why combating it would undo it, RIEAS : Research Paper, No. 172, [en ligne], URL : http://www.rieas.gr/publications/2723-quantin-de-pimodan-the-dams-war-how-water-scarcity-helped-create-isis-and-why-combating-it-would-undo-it-rieas-research-paper-no-172-december-2016. Page consultée le 1er mars 2018 ; Nurit Kliot, (1994), Water Resources and Conflict in the Middle East, Routledge, p. 136s.

[29Jan Hanrath and Wael Abdul-Shafi, (2017), Environmental Challenges in a Conflictive Environment – Iranian and Saudi Perspectives on the Risks of Climate Change and Ecological Deterioration, Carpo, p. 2, [en ligne], URL : http://carpo-bonn.org/en/portfolio/carpo-brief-08-environmental-challenges-in-a-conflictive-environment/. Page consultée le 1er mars 2018.

[30Quentin de Pimodan, (2016), The Dams War :…, op. cit. ; Peter Schwartzstein, (2017), « Climate Change and Water Woes Drove ISIS Recruiting in Iraq », in National Geographic, [en ligne], URL : https://news.nationalgeographic.com/2017/11/climate-change-drought-drove-isis-terrorist-recruiting-iraq/. Page consultée le 1er mars 2018.


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